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Le silence a encore gagné du terrain. Tout a disparu : mots, images, sensations. Un silo de pensées creuses tourne comme une toupie sur cet espace vierge. Rien ne prend racine. Il ne reste à dire que ce vide, ce manque, ce creux dans l’espace que j’habite de ma confusion. Je ne peux plus m’échapper, centrer l’attention du récit sur une cible distante. Je pourrais, mais en trichant, en installant des choses là où il n’y en a pas. Je pourrai raviver la mémoire, attiser le désir, titiller le rêve : les images s’animeraient – j’aurais quelque chose à dire. Ce serait aussi un réel, une présence, mais ça ne serait plus cette réalité, cette présence, ce matériau premier dont je suis fait à l’instant, malgré moi, en deçà de ma volonté.
Il n’y a plus de distance. Entre ce vide et moi, il n’y a presque rien. Un fond de musique, le bruit des voisins. Il ne reste que ce geste : écrire. Et il lui manque la substance dont il se nourrit. Nulle émotion particulière, nulle obligation à confronter, nul enjeu d’exister. Ecrire sur l’écriture qui n’a rien à écrire. Vivre dans ce qui ressemble à ne rien vivre. Donner sens au vide en l’empoignant par la capacité symbolique, en le nommant, en retournant son emprise à mon avantage. Plus précisément : en dialoguant avec lui, en l’accueillant, en lui faisant une place, un espace qu’il puisse habiter, que nous pouvons habiter ensemble. Il fait moins peur ?
Comment vivre ce vécu qui se laisse si mal identifier, nommer, maîtriser ? Qui résiste si bien au mouvement le plus spontané de mon esprit consistant à trancher dans le réel des parts d’entendement ? Le besoin de changement est autant un désir d’évolution qu’une crainte de ne jamais répondre aux exigences intérieures. Mais c’est encore et de façon bien plus discrète (mais non moins agissante) la difficulté de cohabiter avec ce qui est, avec tout ce qui est, là, maintenant. Et conjointement un profond manque de confiance quant aux forces qui nous font grandir, apprendre, évoluer – au-delà de notre volonté. Parfois – souvent serais-je tenté de dire – la lucidité suffit. L’organisme fait le reste. Et peut-être d’autant mieux que la volonté et ses principes, sa rigidité, ses croyances, s’effacent, se mettent de côté, se taisent.

L’espace des mots s’est vidé. Une grande bouche muette. Un désert de langage. Depuis peu, il n’y a plus rien à dire, sauf ce silence. Le présent est si dénué de participation au monde, que la
signification d’une parole tarit. L’épuisement de cette parole est rendu plus sensible encore par ce premier jour de vacances : les bruits ordinaires ont disparus, la rue est
inhabituellement calme, le voisinage rendu à son temps libre ne bouge guère, tout le quartier semble retenir son souffle ou dormir du plus doux des sommeils.
Il reste cet espace épuré de signes. Comme le silence qui couvre maintenant l’école des enfants. Une sorte de mort intérieure, un calme saisissant par son étrangeté soudaine, après tant de rires, de cris, d’appels. Il émerge de ce silence comme un sens du sacré, semblable à celui qu’inspire le déplacement componctueux des nuages en errance. Ce nouvel environnement oblige une nouvelle présence à soi. La transformation du périmètre de vie invite à un autre régime d’être. Au fond, il n’y aurait rien à en dire, mais d’habiter ce silence en silence est difficile. Il est plus facile de saisir cette sacralité par l’esprit et de la détourner par le langage que de la vivre en sensations, de la laisser prendre en corps l’expérience sensible. Vie et mort sont si proches, si confusément solidaires. L’une ne peut gagner en présence sans que l’autre ne revendique l’équité de place. (Je ne saisis pas tout le sens de ce que j’écris, pourtant je me mets à pleurer en l’écrivant, c’est qu’ils doivent dire quelque vérité, ces mots qui me traversent, qui se disent à travers moi.) La conscience de vivre n’est pas possible sans la conscience du mourir. Il n’est pas question d’une science de surface, d’une pensée froide qui sait les choses de la vie, mais bien de la pleine conscience, d’une pensée de chair, qui intègre à la connaissance chaude du vécu, cette touche singulière du pressentiment viscéral. La rencontre intime avec toute la présence de la mort à l’intérieur de soi. La réalité vivante de la mort. Sa folle présence dans l’instant où quelque chose de soi sait que tout cela disparaîtra – tous ces sons que j’entends, ces voix amies et étrangères, le chuintement du vent dans mes oreilles, toutes ces caresses, morsures et griffures sur ma peau, ces douleurs et plaisirs sous l’épiderme, minuscules et fuyantes sensations intérieures de chaque instants, toutes ces images, qui changent de seconde en seconde, couleurs et formes, immatérielle substance des souvenirs réels ou créés, tous ces mouvements que je fais pour me lever, me déplacer, toute cette joie, ces larmes, ces souffrances, ces désirs, cette conscience d’être quelqu’un, maintenant, qui me fige dans l’instant, me ramène au présent, cette conscience d’être né, né à la place d’un milliard d’autres possibles, conscience de penser que je pense, maintenant, là, que je ne peux penser que parce que je suis né, une fois, à la place d’un autre, et qu’à la place d’un autre je mourrai, que tout cela est éphémère, réellement éphémère, et que c’est tout ce que j’ai, conscience à l’instant même, jusque dans les plus intimes replis de ma chair, que tout cela peut disparaître maintenant, dans la seconde qui suit, avant que je n’ai pu mettre un terme à ce que je suis en train de dire, d’écrire, de vivre.
Dans ce silence sans mots, dans cette épuisante désolation des significations, il semble rester quelque chose du sens : la question. Et un espace infini, permettant à chacun d’y trouver la réponse qui lui convient.
A vrai dire, rien n’est si plein d’humanité, tout cela, c’est ce dont j’investis le monde, c’est ce que je construis à partir d’une rencontre entre le silence de ce jour et mon histoire, ma culture, ma façon de penser et de sentir. Au fond, là où je ne sais pas être, (où je ne peux pas être ?), là où nous nous rencontrons tous, il n’y a que du silence et un organisme. Organisme dans le silence, je suis semblable en toutes choses aux membres de la communauté humaine. Organisme dans le silence, je vis cependant avec « tout cela » qui me distingue des autres et me permet d’exister dans mon irréductible subjectivité – ultime demeure de ma raison d’exister.

Les rebonds du vent dans les cheveux.
La froide griffure de ses caresses.
La densité chaude de la lumière.
La retenue soudaine du temps.
La mélancolique naissance du crépuscule.
Les mouvements de balançoire des arbres.
La suspension d’une note de silence.
Le souffle lent et régulier dans la gorge.
L’attention suspendue entre toutes choses.
La paix déposée au creux de l’âme.
L’heure aux étranges allusions d’éternité.
Le secret amour d’une plénitude solitaire.
La subtile ivresse du langage renversé.
L’inordinaire béatitude des sensations poétiques.

Depuis l’endroit où mon corps git impuissant, à travers la fenêtre, je ne vois que les nuages. En ces jours de Bise, ils se déplacent à grande vitesse du Nord au Sud, poussés par les solides mouvements d’air. Cortège de volutes blanches aux bords ciselés, ventres gris-bleu et dentelles diaphanes qui survolent à vive allure la contrée, tel un troupeau en transhumance, une horde volante en migration, ils passent en silence devant mes yeux fascinés. Alité, privé de ma liberté de mouvement, je regarde cet étrange défilé et, par un subtil jeu de reflet, il me raconte une histoire. Mon passage, ma petitesse, le passage des Hommes et de leur petitesse, leur terrible et sublime destinée, la beauté du monde, l’étrangeté de toutes choses. Le mouvement continu de la vie. Le mouvement continu de la vie. L’incessante progression du temps. L’approche discrète et sûre de la mort, inexorable progression sur le chemin qui mène à l’ombre infinie. Lente et rapide, comme la course de ces nuages vers une destination inconnue, c’est ma vie que je vois défiler ainsi, dans le reflet que je choisis sur le visage de mes compagnons célestes.
L’émerveillement et la terreur se mélangent. Une sorte de fascination atterrée, un immense silence intérieur. Le sentiment de toucher du doigt à la quintessence d’une vérité humaine. L’impression d’être au cœur de notre condition, d’en comprendre – par les sentiments – l’ambivalence fondamentale. Une émotion composite qui serre le cœur, saisit l’âme et subjugue l’esprit. Corps immobile, arrêté, en suspens. Enchantement irrationnel, stupeur animale, l’œil hypnotisé par les enroulements de matières diaphanes, la danse de ces masses blanchâtres flottant dans l’atmosphère, mon être s’oubliant bientôt totalement devant ce spectacle, dans lequel je finis par me confondre.
Mon invalidité se transforme en privilège, celui de rester là à regarder passer les nuages. Inutile et merveilleuse occupation.

Ciel qui s’ouvre, comme un appel, une invite aux allures de destinée. Sur la grande voile bleue se dessinent les plus folles architectures du devenir. La belle violence de la lumière éclaire tout ce qui est porté d’espoir et de désir. Elle renait à l’instant l’envergure poétique. Sous la simple apparence de cette immensité bleue, réapparaissent les dimensions endormies, les aspirations au sensible. C’est le souffle puissant de l’amour qui se fait entendre, les tressaillements d’une course enfantine sur l’herbe grasse qui tendent les muscles impatients.
Chanter comme chante ce poumon bleu, de tout son corps, gratuitement, simplement parce qu’il a besoin d’expulser un trop plein de bonheur. Ouvrir le cœur comme il présente son ventre infini, dans l’insondable de son mystère et la profondeur de son histoire, sans attentes, seulement réjoui de battre, comblé s’il rencontre l’harmonie d’un autre rythme, ému de sentir la vie qui coule en lui, autour de lui, à travers lui. Accueillir la joie passagère comme il recueille et disperse les rayons solaires, sans garder ni retenir, en éclaboussant de lumière le monde qui l’entoure. Conscient que demain les nuages voileront peut-être son visage, mais sans en être attristé ni inquiété, plutôt rendu à la grâce d’être ainsi épargné, humble de sa légèreté.

Comment le corps participe à ce qui semble si peu l’impliquer. L’écriture par exemple. Où est-il le corps de celui qui écrit ? Nulle part pourrait-on penser, dans une absence d’implication, qu’il soit ici ou ailleurs n’y changerait rien, tendu, fatigué ou alerte serait sans conséquence directe, simple reflets d’un état d’esprit retranscrit par la posture comme le fait simultanément l’agencement des mots. Pourtant, de ne pouvoir prendre la position habituelle perturbe radicalement la disposition à l’écriture. C’est donc que le corps y prend puissamment part, sans se faire remarquer, avec une monumentale discrétion. Monument dans l’acte d’écriture, incontournable, grosse pièce de présence. C’est, quelque part, une évidence, mais qui se fait facilement oublier, justement par sa nature d’évidence.
On pense d’abord à la tête, à tout ce qu’elle contient et qui se déverse ainsi. C’est aussi à elle qu’on pense implicitement quand on considère ce qui transparait d’humeur, d’état d’âme, de souvenir, ou quand on examine la construction du récit, le style, les métaphores… A quel moment pense-t-on au corps, sinon quand il vient à défaillir, sinon quand l’évidence de sa disponibilité n’est plus une évidence ? Qu’il vienne à imposer ses limites, et il faut alors se rendre à l’évidence : ce n’est plus tout-à-fait la même chose. Ce n’est pas absolument différent, mais c’est tout-à-fait différent – au moins dans le vécu de celui qui écrit. Il va falloir apprendre à écrire « autrement ». On n’a plus la même disponibilité à l’écriture, on a plus la même posture d’écriture. Changer l’écriture pour accueillir le changement corporel. Qui serait aussi un changement mental, social, identitaire… Accommoder l’être à ce qui lui arrive, le travail infini d’une construction de soi, de sens, d’être et de raison d’être.

Et cette douleur d’âme qui travaille le corps dont il accompagne le voyage, auquel il pourvoit sa subjectivité. Il voudrait en faire quelque chose. La dire peut-être, l’extraire par expression. Est-elle si inconfortable qu’il faille réagir ainsi dans l’urgence ? Ne serait-il pas possible d’entendre cette voix sourde, de la porter dans la lenteur et le poids qui la caractérise ? Peut-être ses mots sont-ils des larmes ? Un cri ? Un souffle ? Peut-être a-t-elle besoin d’être entendue, adressée, peut-être le soliloque ne lui suffit-il pas ? Peut-être n’a-t-elle pas besoin d’être comprise, peut-être a-t-elle plutôt besoin d’être sentie ? Peut-être serait-elle apaisée d’être sentie par un autre, reçue par celui ou celle qui, en la recevant, lui donnera une voix, un sens d’exister, une résonnance de vie ?
Il y a des frissons qui parcourent le corps, des sanglots qui font de remous dans les vagues d’os, une pellicule d’eau qui recouvre l’iris. Il n’y a rien à comprendre, il n’y a pas de problème à résoudre. Il y a à sentir et à mettre en relation, à communiquer. Il y a à grandir, à gagner en justesse de rapport à soi, à conscientiser la complexité de soi. Pour un « être bien » qui serait être ce qu’on est, là où on est, avec tous nos paradoxes et nos infirmités, nos maladresses et nos enfermements. Avec la possibilité d’amour, malgré tout ?

Les mouvements involontaires, ceux qui échappent à la décision, ces attitudes de vie qui se répètent malgré le soin de leur échapper, de les dépasser, de les comprendre. On pourrait continuer de
les combattre, les analyser, les contourner, on pourrait s’acharner encore longtemps à les comprendre, à espérer les vaincre. On pourrait y passer du temps à élever mille et unes stratégies pour
venir à bout des empêchements et des souffrances qu’ils provoquent. On pourrait espérer une vision fulgurante sur les arcanes de leurs origines, de leurs motivations primaires, et que cette vue
intérieure nous révèlent l’ultime solution, nous émancipe enfin de leurs mains tyranniques. On pourrait continuer de croire qu’une autre façon d’exister est là, juste derrière, à portée de main,
à portée de volonté, de pugnacité, d’effort. On pourrait aussi continuer de se morfondre de ne pas y arriver, de ne pas savoir y faire, d’être si faible, si paresseux, si craintif, on pourrait se
rendre malade pendant encore quelques mois, quelques années, construire ainsi un problème sur le problème, renforcer sans bien voir les maux qui nous assaillent, nous décolorent l’existence. On
pourrait continuer de se blâmer, rajouter des couches de culpabilité et de remords, s’évertuer de s’en vouloir à mort – et la formule pourrait alors bien y trouver tout son sens.
Oui, on pourrait continuer de les refuser, longtemps.
Mais ils sont là.
Ils sont. De toute leur évidence.
Et ils parlent de nous, de nous dans la vie, à ce moment là, avec tout ce que je suis – y compris mon refus de les recevoir.
Et le plus étrange, c’est que c’est peut-être au moment où cet accueil leur est réservé qu’il se passe quelque chose. Etrange ? Etrange que l’être, dans sa dimension ontologique, ait besoin d’ouverture, d’acceptation, d’inconditionnelle et holistique acceptation pour que son évolution soit rendue possible ? Pas si étrange que ça au fond, peut-être.

Yeux aveugles au présent, ouverts mais voilés par l’image d’un souvenir, une photographie mentale qui bouge un peu, à peine, l’impression de réalité mêlée au sentiment de rêve. Parmi l’infinité des images accumulées au fond de soi, celle-ci émerge maintenant. Ils reviennent, ils sont là, les regards échangés, les mots dits, les sensations, les gestes de ce jour lointain. Un bref moment, quelques secondes au sein d’une journée perdue dans le passé, dont l’empreinte se manifeste pourtant si vive à l’esprit, si nettement dessinée. Tout d’un coup, quelqu’un rayonne puissamment dans la pensée, par l’inattendue reviviscence du lien rompu. Elle se rend visible ainsi, l’indéfectible présence de ceux qui nous ont accompagnés de près.
Il y a des photos, des lettres, autant de restes tangibles, palpables. Mais il y a surtout des habitudes, des connaissances, des façons de penser, des préférences – chacune plus discrètes mais bien moins fragiles : vestiges qui résistent au temps. Dans la bibliothèque faite de chair et de tissus, on trouvera toujours dans un coin, une malle remplie des choses partagées, échangées, apprises ensemble, l’un de l’autre, l’un avec l’autre. Autant de bagages dont on ne peut se défaire, qui sont là, comme rangés dans les cellules, circulant dans le sang, l’autre ayant, par les impressions qu’il nous a faites, définitivement influencé un geste, un savoir, un besoin, une exigence. En traçant des chemins dans les réseaux fibreux qui permettent notre pensée, nos sentiments, nos valeurs, il s’est assuré une petite place au royaume de notre durée. Nul n’échappe à ces présences diffuses qui continuent de l’accompagner en silence.
Ils restent là, transformés, nos intimes d’autrefois, même si réduits aux indices de leur passage. Phosphorescences intimes qui portent ou pèsent, empêchent ou émancipent, suivant l’usage.
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