
Yeux aveugles au présent, ouverts mais voilés par l’image d’un souvenir, une photographie mentale qui bouge un peu, à peine, l’impression de réalité mêlée au sentiment de rêve. Parmi l’infinité des images accumulées au fond de soi, celle-ci émerge maintenant. Ils reviennent, ils sont là, les regards échangés, les mots dits, les sensations, les gestes de ce jour lointain. Un bref moment, quelques secondes au sein d’une journée perdue dans le passé, dont l’empreinte se manifeste pourtant si vive à l’esprit, si nettement dessinée. Tout d’un coup, quelqu’un rayonne puissamment dans la pensée, par l’inattendue reviviscence du lien rompu. Elle se rend visible ainsi, l’indéfectible présence de ceux qui nous ont accompagnés de près.
Il y a des photos, des lettres, autant de restes tangibles, palpables. Mais il y a surtout des habitudes, des connaissances, des façons de penser, des préférences – chacune plus discrètes mais bien moins fragiles : vestiges qui résistent au temps. Dans la bibliothèque faite de chair et de tissus, on trouvera toujours dans un coin, une malle remplie des choses partagées, échangées, apprises ensemble, l’un de l’autre, l’un avec l’autre. Autant de bagages dont on ne peut se défaire, qui sont là, comme rangés dans les cellules, circulant dans le sang, l’autre ayant, par les impressions qu’il nous a faites, définitivement influencé un geste, un savoir, un besoin, une exigence. En traçant des chemins dans les réseaux fibreux qui permettent notre pensée, nos sentiments, nos valeurs, il s’est assuré une petite place au royaume de notre durée. Nul n’échappe à ces présences diffuses qui continuent de l’accompagner en silence.
Ils restent là, transformés, nos intimes d’autrefois, même si réduits aux indices de leur passage. Phosphorescences intimes qui portent ou pèsent, empêchent ou émancipent, suivant l’usage.











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