
Y a-t-il un moment où le passé n’est plus un poids sans pour autant disparaître ? Y a-t-il un moment où la mémoire vive n’est plus une violence sans pour autant être rongée d'oubli ? Y a-t-il un moment où les liens perdus ne sont plus des cordes qui empêchent d’avancer sans pour autant s’évanouir comme d’incertains mirages ? Y a-t-il un moment où ce qui fut abandonné à l’enfance et consumait le cœur d’une éprouvante nostalgie peut revenir au creux de la poitrine sans pour autant pousser l’esprit au regret des heures anciennes ?
Il en faut du temps pour retrouver la place. Des tonnes de temps, des temps d’attente sans fin, des langueurs de chagrin étiré dans les années longues et sans retours. Des soifs de désert aux horizons peu sûrs, sans promesses, sans serments de vie arrangée. Parcourir inlassablement des chemins noueux et ardus sans destination connue, aux courtes haltes en de maigres aires de repos, les jambes avec toujours plus et toujours moins de forces, la tête toujours plus claire toujours plus terrassée par la lumière qui se fait, les illusions qui se défont, ne résistent pas à ce regard qui faiblit et voit toujours mieux, cet esprit qui perce avec toujours plus de faiblesse et toujours plus d’acuité son âme de feu et d’eau, d’air et de poussière, de terre meuble, aride, riche, en espoir des pluies et des vents, des graines d’un ailleurs parvenu ici, enfin.

L’innocence
première finira-t-elle par retrouver l’espace délivré de tous les orgueils ? Existe-t-il ce recommencement inconnu qui rappellera, sans la répéter, l’histoire la plus chère de toutes ?
Pourrai-je me perdre dans les espaces vierges en compagnie d’êtres aimés, aurai-je l’occasion de revivre ces plénitudes du petit cercle qui s’élançait sur les routes de pays lointains ?
Feront-elles moins mal ces images à jamais jaunies et toujours plus distantes, le jour où j’aurai reconstruit ce dont elles témoignent ? Je pressens le contraire, je pressens la violence des
évocations, l’impact dans ma poitrine face aux reflets de ce qui n’est plus, mais il y aura l’infini d’une joie présente pour remplacer, soigner, guérir, vivre sans.
Ce sont ceux qui nous aimés qui nous permettent de sentir. Ceux qui nous ont tenus dans leur bras, chauffé, rassuré contre leur sein et leur haleine, parents de toujours, immortels tuteurs de notre capacité à l’affection, ce sont eux qui sont là à chaque instant où l’émotion déborde, nous emporte dans son flot de sentiments tumultueux. Il y a en nous tellement de traces, tellement d’empreintes, et ce sont peut-être elles qui nous les rend soudainement si présents, quand leurs visages d’antan surgissent, quand nos échanges d’alors font des échos si présents dans l’âme. Et quand se pose la question de devenir pour d’autres ce qu’ils ont été pour nous, au moment où le besoin d’affection pure fait naître l’image d’un petit entourage, de lien de sang et d’intime cohabitation, à recréer dans une nouvelle histoire, une descendance.
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