
Musiques, films, revues, livres, se déversant par sans cesse aux frontons visibles. Pour quelques exemples. Ça n’arrête pas. La passion dévorante qui voudrait tout connaître, tout voir, tout
lire, tout entendre, tout saisir, l’infernale chute qui m’assomme alors que, je sais en voir si peu. Tout posséder, l’appartement, la voiture, l’ordinateur, la vaisselle, le machin truc qui vient
de sortir et qui est joli et pratique et tout et tout.
Là pourtant, y mettre sa propre patte, son empreinte,
se loger le bassin en jouant des côtes, une petite place à soi.
Accumuler, éponger, engranger, tout avoir, ne rien rater, être partout où ça se passe, surtout ne rien manquer. L’angoisse du manque qui guide les gestes impulsifs, compulsifs.
En face l’épure.
Tenter de s’extraire du bruit continu.
Mais séduit y revenir jusqu’au dégoût.
Vide tes armoires, trie tes trucs, range ton monde.
Vide ta tête, retourne sur la plage nue où tu n’es qu’un Homme.
Se rend-on bien compte de ce qui se passe ?
A-t-on tout le recul qui permettrait d’être sûr de ne pas se faire baiser de bout en bout ?
Un peu, ça se sait, on fait avec, on joue le jeu crasse, on tire notre épingle du commode,
On salit l’atmosphère mais un peu moins qu’avant,
On s’efforce de retirer d’un côté ce qu’on laisse aller de l’autre,
On achète des plastiques montés par des mains de gosses,
On sait sans savoir, on peut pas ne pas avoir entendu,
On participe et on se console en se disant qu’on est obligé,
Et le pire c’est que ce n’est pas complètement faux,
Mais on ne sait plus comment faire autrement.
L’appétit sans cesse renouvelé, croulant sous le désir
de connaître, de maîtriser ce déluge, honteux, coupables de finir par ne plus pouvoir ressentir que quarante personnes tuées l’autre matin, ce sont autant de corps réellement mutilés, fauchés de
la vie, qui avaient des intentions pour l’heure suivante, un rendez-vous, un espoir, une angoisse, et puis plus rien. Avec tous ceux qui restent et qui rencontrent l’absence. Mais s’il fallait
trembler à chaque mort annoncée…
Et je me dégage de mon malaise en me nettoyant sous la
douche de ce petit texte, en m’aspergeant de bonne conscience consciente de sa mauvaise conscience, je me purge les boyaux sans rien purger du tout, et tout ce qu’il me reste c’est la vertu de
mon microcosme à moi qui inclut ceux que j’ai choisi d’y mettre. Une petite vertu qui ne prétend pas n’être que vertueuse. De toute manière, il faut dire ce qui est : je ne me sens pas
franchement mal, et c’est bien tout le problème. Si on se sentait franchement mal, franchement concernés dans nos petites habitudes, nos petites santés, nos petites personnes, nos petites
intégrités physico-psychiques... Mais on ne l'est pas, et faut pas se raconter des histoires, tant qu’on vit bien, on ne va pas se remuer plus que de quoi s’affranchir un peu le moral de notre
morale intime. C’est pas très digeste de se l’avouer, mais bon, hein, au moins y a clarté.
Quoi d’autre ?
Comment ?
Honnêtement ?
Il n’y a pas d’honnêteté pure, il ne reste que
l’honnêteté de ses paradoxes, le comportement éthique bute contre quelque chose. Je salue ceux qui se sont retirés, je n’ai pas leur détermination, ou pas leurs moyens, ou pas leur entourage, ou
pas leur puissance idéaliste et réaliste. D’ailleurs on serait bien mal si on tenait tous à se retirer. Ça se mord la queue cette histoire. Faut pas trop prétendre.
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