Calme. Le souffle régnant, maintenant. Les notes d’un piano recouvrant doucement le voile
de pensées. Suspendu. Comme cette lumière pâle à travers la fenêtre, les branches enchevêtrées dehors, le profil d’une ruine plus loin, dans le contre-jour. Une journée. Encore une. De vie, de
maladie, d’attente, d’agir, de rencontre, d’identique, de création, de musique, de rêverie. Encore une. Les mêmes tentations, les mêmes carences, les mêmes gestes. Quelques degrés de conscience
supplémentaire sans doute, invisibles. Un regard ouvert, à nouveau, fermé de-ci de-là. La même recherche d’un même état. La répétition de ce qu’il y a de précieux dans le quotidien, de ce qui
transcende d’un peu d’air, d’une griserie d’esprit, d’un épanchement sensuel, ce qui n’a rien de transcendant, ce qui se trouve là comme toujours. Le corps vivant, la tête pensante, le souffle
puisant. La même danse toujours, renouvelée dans ses détails, à l’identique, semblable en tous points à ce qu’elle fut et ce qu’elle sera, et pourtant légèrement différente, assez pour renouveler
le sentiment d’étrangeté, pas assez pour inquiéter. Tout ce qu’il y a de routine dans cette mienne vie. Tout ce qu’il y a de répétition, d’invariable dans la danse que je mène avec le quotidien.
La nouveauté n’émerge que sous mes gestes : un nouveau texte, une nouvelle chanson, un nouveau regard, une nouvelle conscience. Un vertige devant ce portrait. Comme un vague dégoût, l’envie
de dire : non ce n’est pas moi. Pourtant si. Je marche dans les ornières d’habitudes qui ne varient guères. Et j’en transcende le caractère ronronnant par cette poésie que j’installe partout
entre la cruauté amère de cet immobilisme et l’ennui de mes sensations.
Mais il suffit de si peu pour que l’électricité coure à nouveau dans mes membres, laisse miroiter à nouveau le
possible enchanteur. Je me fais rire tout seul, à me regarder ainsi, girouette lumineuse qui s’éteint et s’allume comme un phare dans la nuit, là où il ne faut pas trop s’approcher peut-être,
contre ce corps plein d’urgences qui s’animent au moindre vent, au moindre souffle. C’est le souffle de ton message qui a ranimé la flamme. Le souffle inattendu de tes mots portés aux bords de ma
nuit, alors que je m’attendais à ne recevoir que du silence, un peu de distance encore, devant cette nouvelle nuit où la paix installée prenait des airs de Pythie, annonçant une trêve définitive,
la fin des chocs sensibles… et puis ton souffle est arrivé du lointain et m’a aussitôt remis les rêves en place. Pourtant le passage de la paix a laissé des traces, des cordes souples
m’arriment au sol de mes sens, tout ne s’envole plus dans tous les sens, l’attente s’est délivrée des fébrilités de l’impatience, les songes n’imprègnent plus toutes les matières, qui retrouvent
un peu de consistance. Je peux exister plus paisiblement dans cet univers aux lois tissées d’inconnu, dont les dérives ne manqueront pas d’échapper à ma volonté. Je peux regarder la pièce à peine
entamée que nous avons laissée dans l’atelier de cette rencontre, et recevoir la tiédeur soudaine de ses traits non comme une communication sibylline, mais comme le visage transitoire d’un chemin
sans itinéraire.
J’ai le sentiment de recommencer chaque jour la même danse. Au fond, ce qui compte le plus, ce serait
d’enregistrer tranquillement mes chansons, et chaque jour je danse autour mais ne m'y installe pas. Par contre ce qui est tout à fait nouveau, c’est que je peux commencer à imaginer laisser
tomber (momentanément) les anciennes pour les nouvelles, l’inertie de ce que j’ai chanté pendant plus d'un lustre pour la fraîcheur et l’élan de ce que je viens de composer. Je sens qu’un
mouvement juste, léger, où le plaisir a la part belle, où le sens s’inspire de l’actualité des événements, serait de passer relativement vite du moment où la composition m’arrive à celui de son
enregistrement. Plus la distance est courte, plus l’élan et le désir semblent forts. A vrai dire je pressens et devine plus que je n’expérimente pour l’instant, mais je connais cela de
l’écriture : il m’est facile de dactylographier un texte manuscrit le jour-même de son élaboration, par contre taper des choses qui datent, même de quelques semaines, fait une lourdeur, un
ennui, je dois y mettre des volontés contrites pour me tenir à la tâche, laquelle s’avère franchement désagréable. Je ne saurais encore m’expliquer clairement les motifs de cette différence, mais
ce que j’éprouve est systématique et limpide : d’un côté travail et pénibilité de l’effort, de l’autre aisance et fluidité d’une action faite avec plaisir. Et j’ai déjà pu sentir l’envie
d’enregistrer quelque chose qui est encore frais – cette envie physique, une sorte de mouvement qui part de l’intérieur, de quelque part dans le ventre, l’envie incarnée d’aller jusqu’au bout de
ce qui est en train de se faire. Mais j’ai là encore quelques freins : ma tête me dit que ça ne sert à rien d’enregistrer trop tôt, puisque je sais combien une chanson évolue avec le temps,
par exemple. Mais aucun argument ne devrait étouffer un élan aussi positif et constructif, je n’opposerai donc même pas de raisons à cette pensée – même si pour l’instant elle me
contient.
Aller au bout de ce qui est là maintenant.
Parce que c’est au présent que l’énergie du processus créatif se contient, se consume, se donne. Ayant le chic pour laisser en plan des détails qui font qu’un morceau n’est jamais fini, voilà qui
va me demander un léger effort pour contrer tout ce qui peut fuir, s’agiter et papillonner devant l’accomplissement. Mais un effort qui pourra puiser dans les forces en jeu pour ne pas être
désagréable. Ce ne sera pas un effort à contrecœur, une de ces prises en main qui cherche à remonter le courant, à forcer par les tyrannies de la volonté ce qui n’a pas lieu spontanément… Au
contraire, plutôt un effort d’ouverture pour libérer la voie à ce qui part du cœur de mon plaisir. Comme un accompagnement soutenu de ce qui peut et veux aller plus loin, à condition que je
prenne soin de ne pas me laisser déporter par les automatismes d’évitement qui polluent et empêchent cet élan d’accomplissement.
Les faims de l’urgence se font moins pressantes. C’est un calme qui s’installe, là, entre nous deux, comme si
l’espace s’éclairait dans cette distance, et qu’il devenait difficile d’y faire vivre les rêveries de l’ombre, les rêveries s’animant sur les toiles de nos inconnus. C’est comme si en devenant
plus clair, cet espace trouvait ses justes dimensions. Mais sans doute n’est-ce pas l’espace qui sort de l’ombre, sans doute est-il moins question de lumière que de matière. Ce n’est pas la
lumière qui a changé, c’est la matière qui n’est plus tout à fait la même. Une matière moins lumineuse, sans doute, mais la luminosité n’est vraisemblablement qu’un effet secondaire, qu’une
conséquence de ce changement de matière. Les gestes de notre deuxième rendez-vous ont donné un nouveau tour à la pièce brute sur laquelle notre rencontre travaille. L’ébauche laissait tant de
possibles ouverts qu’un peu de rêverie suffisait à en imaginer l’évolution vers ce que l’urgence de ma faim convoitait avidement, mais nos derniers gestes ont taillé des formes qui resserrent le
champ de notre progression, retiennent les rênes lâches de mon imagination. Ce sont des signes infimes, des détails à peine perceptibles, la façon dont ton dernier sourire a entamé l’aile gauche
du bloc informe, ce léger défaut dans la synchronicité de nos attentions, ces hésitations nouvelles dans l’angle de ton regard, l’affaissement progressif de mes forces… Ils ont infléchi le sens
de ce qui se bâtit dans le doux choc de nos échanges, dans le lent mélange de nos êtres aux modulations sensibles. Du coup, l’ampleur réduite de mes songes fait un calme, change la lumière,
apaise l’urgence de cette faim à toucher ce qui n’est plus si proche. C’est la matière de mon corps qui tremble moins, c’est dans ce corps où les rêves ne sont plus tant excité par la faim qui
les agace, c’est dans ce corps que la lumière est moins forte. On peut y deviner, dans la matière apaisée, des promesses dont les voix semblent s’étouffer, perdre de leur assurance, des lueurs
d’aubes peut-être illusoires s’estompant dans ce qui pourrait n’être déjà qu’un crépuscule.
Je suis là, vertical dans cette illusion oublieuse des horizons, où je ne m’occupe de
rien, sinon de puiser à la source de ces secondes sans histoire, d’en épuiser le puits vertical, au point que chacune ressemble à la suivante, semblable d’une étrange manière à la précédente,
dans cette continuité verticale de ma présence indifférente à son historicité. J’y suis peut-être, enfin, soulagé pour un temps de tout ce qui m’entoure, par un temps soulagé de tout ce qui
l’entoure. J’y reste, j’y creuse le puits d’une autre histoire, d’une histoire infiniment recommencée où le temps s’arrête indéfiniment, à chaque recommencement, dans l’épuisement de son cours,
l’arrêt divin de sa course. Par un oubli, par une absence, je creuse le lit d’une présence sans mémoire ni projet, où ne coule que le mince ruisseau des instants, où ne s’écoulent que les simples
et pauvres apparitions du présent. Goutte à goutte vertical d’un ruisseau d’instants, sous lequel j’installe mon front en prière, et ferme les yeux pour les ouvrir mieux sur la présente
apparition d’une densité d’être, d’une densité à être.
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