Dimanche 13 janvier 2008

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Dans le confort docile qui ne pèse rien et que rien ne fait bouger, il y a des lambeaux de mort.
Dans ce qui ne demande rien pour s’accomplir et qui s’accomplit sans cesse, il y a des lambeaux de mort.
Dans le règne de l’habitude facile dont aucune prise en main ne nécessite l’habitat, il y a des lambeaux de mort. 

Surtout quand il y copinage avec un certain isolement.
 

J’ai rêvé d’une deuxième pépite noire sur la peau.

 
Dans un périmètre connu pour avoir rendu propice l’avènement d’une malignité,
Se méfier de la redondance du paysage.
Vigilance aux signes annonceurs de toute pourriture.

 

D’autant plus quand les dates anniversaires chantent en silence
Le refrain morbide des disparus.

 
Il y a des maux peu douloureux qui insidieusement savent marquer leur territoire.

 

A trop sommeiller dans les nimbes tranquilles de l’aisance, tourne la manivelle à rebours.
C’est quand il tremble, ce doux songe, qu’enfin le sang se réveille. 
 

Tremble donc.
C’est mieux ainsi.
Dans  le défi et l’insécurité.
Il y a de la vie.

  

Jamais épuisées, les ressources d’alibi, pour se laisser bercer par les eaux salées.
Terriblement difficile, la force qu’il faut tirer pour s’extraire de là.
Encore une fois, c’est de l’environnement que vient la bascule. Et ça n’a rien de nouveau, ni d’original non plus.

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Vendredi 11 janvier 2008

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Grande secousse d’humeur dans la fin du jour.
Plusieurs fois dans la journée, des hébétudes de passage dans la tête, avec ce qu’elles ont d’yeux perdus, d’absence de parole, de suspension du temps.
 

A tout instant en arrêt.
Vers nulle part.
Chaque moment poussant l’autre de son contenu.
Désinquiété du cours des événements.
Calme mais retiré.
Comme en attente.
 

 

Le soir venant, s’y ajoute une sombre et tendre mélancolie.
Des caresses d’air dans l’esprit, sur les dunes nostalgiques du souvenir.
Sur les tremplins d’espérance, jeté vers l’inconnu.
La demande d’une pause, la cessation de tout geste.
 

        Tache jaune de reflet sur la vitre et derrière les vapeurs mauves du soir.
        Merle qui trace sa noire silhouette dans ce jeu de lumière fait tableau.
L’importance qu’elles ont ces surprenantes mailles de réel.
Il y a tout le temps consacré au reste, et il y a celui-ci, dans l’imbécile contemplation de choses. Et dans celui-ci quelque chose du mystère et du précieux. Rien pourtant. Rien, un échange entre un dehors et un dedans. Un rapport entre deux protagonistes, l’un transformant en autre matière l’échangé. Et qui fait comme un retour, une douce fermeture sur soi, dans le soin.

 

Il reste sur la rétine cette si caractéristique luminosité pâle et diffuse de l’hiver.
S’engouffrant dans les rues en y posant de faux brouillards, des voiles scintillants.
Consacrant à toute chose un halo d’éternité.
Beauté et évocation dont le cœur voudrait capturer le secret.

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Mercredi 9 janvier 2008

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C’est un arpège, pour finalement s’installer et parvenir aux mots.

Avant, il y a eu des essais. Sans clair mouvement vers ce lieu de rituel, mais avec ce qui est connu de plaisir et de sens. Et c’était comme si plaisir et sens étaient inaccessibles, alors ça cherchait, par tendance à s’obstiner pour ce qui compte vraiment.
 

Le temps où l’aube était sacrée.
Il me revenait comme on se reproche des choses.
Maintenant c’est : allume ton ordinateur et regarde tes messages,
Avale sans remarquer, arrive sans sentir, renaît sans goûter.
Bien sûr, il y a le lien, les autres, dans ces messages sur lesquels quelque chose de moi se précipite. C’est bon, je vais les voir les autres ! ça peut attendre un moment !
Le temps où l’aube était sacrée et je regardais dehors sans rien dire.
Il y avait comme quelque chose de plus adéquat, de plus juste, de plus en place.

 

Rosace lumineuse qui gonfle dans le ventre sans fond.
Enluminures célestes à déchiffrer dans les échos qu’elles font naître.
La même stupeur qu’un être de n’importe quel millénaire.
Les premiers bruits du monde, ils réveillent la démesure invisible et percutent les consciences attentives.

 

C’est toujours la même lutte contre l’oubli et l’égarement.
Une sorte d’érosion qui attaque de partout et qui exige de rallumer quotidiennement la lanterne.
C’est beaucoup plus facile d’oublier.
Jusqu’au jour où la mort, sous une forme ou une autre, vous remette les idées en place.
Autant ne pas attendre.
Autant ne pas oublier ce qu’elle a dit lors de son premier passage.
Un devrait suffire pourrait-on croire. Mais un ne suffit pas. Deux non plus, d’ailleurs. Je ne crois pas ceux qui disent qu’elle a tout changé définitivement, qu’elle a résolu le problème de la conscience d’être une fois pour toutes. J'ai l'intuition qu'ils élucident des fragments de vigilance active.
Nous sommes des êtres d’oublis et d’habitudes et d’érosion lente.
La vigilance n’est pas acquise, dans mon expérience.
Qu’est-ce qui est acquis, sinon les pertes ?

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Mardi 8 janvier 2008

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Le corps ralenti, la parole inerte, je réponds sans mots.
J’évolue dans la pièce comme un scaphandrier au fond de l’eau.
 

Le froid.
L’effort de la marche.
Le recueillement survenu.
L’essence des pensées arrivées.
La lenteur dans les beautés environnantes.
Un escalier vers le ciel où j’ai vu mieux d’en haut.

 Mêmes les flammes du feu vont trop vite. Tout pourrait aller à une autre vitesse. Tout pourrait s’enliser dans une autre temporalité, avec la vulnérable assurance d’être.

 

C’est que j’ai rencontré des images un peu denses d’émois.
Dans ce lieu connu depuis l’enfance.
Accumulés, mille rêves, mille souvenirs, mille passages.
Mémoire du passé, mémoire du futur, enlacées.
Télescopées dans ce présent qui devient mémoire, déjà.
Au milieu, celui qui a son âge et qui se trouve au milieu.
Balloté, remué, secoué.

 

Crissement de gravier sous les semelles.
Bonjour à la dame souriante sur le perron.

Odeur de neige dans la brise.
Hommes rembrunis derrière la machine à presser le raisin.

 

            La maison du grand-père. La cours. L’animation des repas d’antan. La présence de celle qui n’est plus. Les jeux innocents. La chaleur de la famille. Les liens rompus. La solitude du patriarche. L’éclatement inexorable des sanguines appartenances. Tout ce dont il faut se séparer, mais qui reste si vif à l’intérieur de soi, plus vif encore que tant d’expériences pourtant actuelles. Cette vie phosphorescente si lumineuse dans la nuit des temps.

 

                        L’arbre aux deux troncs, le V qu’il forme et leur alliance photographiée au creux de ce symbole de végétal, le jour du mariage, parents que je ne connaissais pas encore. L’arbre tient toujours, si c’est bien lui, le couple a rompu, et la sève ne court plus dans les veines de celle qui avait la robe blanche. Je pose ma tête là où elle posa la sienne peut-être. Aujourd’hui je suis plus vieux qu’elle fut alors. Je passe ma main sur l’écorce contre laquelle lui s’est adossé, amoureux comblé d’amour, jeune-homme de dix ans plus jeune que moi qui allait devenir mon père. Ils étaient là,  ils étaient vraiment là, de chair et d’os, de souffle et de voix, ils étaient exactement là où je suis, je les imagine, je reconstruis leur présence, je m’entoure de leur amour naissant, de leur union chaude et naïve, de leur joie d’être ensemble, de leur souhait d’avoir des enfants, de ce rêve dont je suis pétris, présent à l’endroit où la racine de leur liaison s’est fichée dans le sol, se promettant des promesses intenables, mais belles d’une inconscience qui leur permis de s’abandonner à la vie et de m’y proposer une place. J’ai la tête contre la sienne, la main dans son dos à lui, je suis le plus vieux des trois, je ne trouve pas de place pour ma sœur dans cet endroit, je suis seul avec eux, j’ai besoin d’être seul avec eux. Pourquoi n’est-elle pas apparue, je me questionne maintenant, ne puis-je exister à leur côté avec sa présence à elle, ai-je dû si bien m’effacer pour elle et sa constitutive faiblesse qu’il me faille désormais l’effacer elle si je veux exister là ?

 

        Immense de nuages qui s’y étendent à l’infini, le ciel révèle son volume d’atmosphère, sa réalité planétaire. L’espace et la rotondité, imaginables, tout ce qu’il y a à visiter. Ça fait comme un appel d’air, un siphon qui cherche à me siffler l’âme vers d’improbables ailleurs, d’un continent à l’autre.             Je repense aux voyages de la dernière décennie, je me les passe comme pommade, barbiturique destinée à soulager l’angoisse, vin d’oubli et de patience, il y aura ce retour à la vie promenée, cette balançoire de va-et-vient qui ajoute aux délicieux changements des saisons les respirations de l’exil. Il y aura.

 

 
Carlingue de zinc à l’étincelle de reflet solaire, qui passe là-haut.
Petit bus de vacances qui attendent dans les parkings privés.

 

Les terrasses d’une liqueur au soleil couchant, l’été.
Les familles qui vivent là, dans leurs habitudes dont je ne connais rien.

 

            J’ai touché de la paume des présences évanouies, rejoint des aires d’intériorité aux mélancoliques atours, salué le don vital de mes aïeuls, embrassé d’un souhait mes aspirations les plus sincères, tenté de joindre les bouts, posé mon sac, souligné les maîtres-mots, arrangé un peu les ruines en attendant de pouvoir faire mieux, je me suis regardé dans ce miroir qui se fiche de savoir à quoi je ressemble et qui s’inquiète plutôt de me renvoyer une image fidèle et mouvante, instable mais réelle.
        J’ai rassemblé le troupeau de mes désirs, qu’il me faudra maintenant mener à bon port, dans l’enclot ouvert d’un pays fait de bric et de broc, composer avec les moissons disponibles, m’accommoder des restes, inventer des outils.

Préoccupations détournées des surfaces sans goût, c’est l’épure que je retiendrai du séjour en la verdoyante contrée. Salut, belle. A bientôt j’espère.

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Lundi 7 janvier 2008

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Inspiration, un deux trois quatre, expiration un deux trois quatre, à l’allure des pas, le matin, sur le petit chemin étendu comme un serpent mort, compter pour taire le reste de la pensée, l’ensevelir sous les grains du sablier que je retourne à chaque inversion de ma respiration, assimiler le silence qui règne sur ce flanc de montagne, lentement pesé dans les pas sans but, à se diriger vers le coin où les maisons disparaissent.

Grondement d’avion.
Notes pointées  d’un oiseau.
Hululement de lointaines voitures.
Aboiements de chien.

Ruisseau que j’accompagne, dans sa mélodie fluide.
Une fois il y avait la neige et m’accompagnaient les pas de quelqu’un.
Les flocons feutraient le son de notre conversation, tombaient sur nos langues chaudes.
Je nous revois et je me pose des questions qui ne regardent que moi.

Le calme est passé entre les grains de sable, s’est infiltré en profitant des espaces entre les chiffres pour rentrer dans l’espace que je lui réservais. Elles se sont tues, les voix inutiles, précipitations automatiques du cerveau en roue libre. Maintenant, langage d’arbres et de ciel, chanson des prés et des sous-bois, ritournelle de la petite marre gelée, c’est la danse d’hiver au règne du paysan.

J’avance comme un homme qui vient là parce qu’il sait que ça lui fait du bien, même s’il ne comprend pas pourquoi, même s’il ne fait rien que marcher, même s’il n’y a rien de plus à tirer qu’un peu d’air frais et quelques gracieuses courbes de collines alanguies.

                         Tronc percé d’un trou, comment fais-tu pour tenir ? Comme nous ?
                         Tronc annexé d’un parasite, comment supportes-tu ? Y trouves-tu quelque réconfort ? Je comprendrais…
                         Tronc à la branche de travers, te voici tout penché, de quelle sève est-tu fais ? De la même que tes compagnons, n’est-ce pas ?!

Une femme et son chien. Comment sont les buissons ? Sont-ils assez épais pour s’y cacher, vous et moi ?
            Et si je partais dans cette direction, vaille que vaille, comme un fou ?! Paris est par-là. L’océan dans ce sens. La mer en tirant un peu plus vers les Alpes. Par où va-ton, dément ?
Enclenche un pas et commence autre chose, ah ça ! ça serait quelque chose, ça aurait du panache, y aurait des choses à raconter !
                                               Un deux trois quatre, un deux trois quatre, reprends tes respirations, ça s’agite. Il y a autant d’extase sous tes pas dociles qu’il y a de banalité sous ceux que tu imagines te porter au loin.


Au milieu des crissements de nos souliers sur la neige, elle m’avait demandé pourquoi…
J’ai le tronc encore percé d’une question à laquelle je ne pourrai jamais répondre.

Carillon qui sonne la dizaine matinale.
Tracteur qui fait tourner son moteur.

Martellement d’un bec contre une branche.
            Froufroutement des ailes d’un merle.


Désirable campagne. Compagne désirable. Évocations et résonnances sur le chemin mort comme peau de serpent abandonnée à la mue, et lancé le corps neuf dans les inconnus du paysage.

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Dimanche 6 janvier 2008
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Dimanche 6 janvier 2008

(6 janvier)
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Il serait facile d’oublier le cours des choses ici.
            Loin de tout.
Jeter le poste radio, la télévision, les journaux et revues.
                                   Ne plus rien savoir.
Qu’est-ce que ça changerait, dans le fond ?! En théorie la question est intéressante. En pratique elle ne me concerne pas. Pas pour l’instant en tout cas. Mais ça donne une autre mesure, sur ce bruit constant, ininterrompu, torrentiel, de l’information, pseudo, fausse, exacte, vraisemblable, véridique, sous toutes ses formes, jamais à court de mots, ni d’images pour nous ensevelir sous ce que nous n’avons plus le temps de digérer, comprendre, sentir, relier, intelliger.

          

Parole de brindille.
Secret de vent.
Murmure de sève.
Annonce d’oiseau.
Signe de nuage.

 

 Où sommes-nous ?
            De quoi sommes-nous encore capable ? Avons-nous plus à aimer, à signifier ?
                        Le sens en présence est-il suffisant ? Tout juste, c’est mon impression. Par le fil, ténu lien à la cohérence, au récit qui tient à si peu. Tout pourrait basculer. La force du poignet, c’est la logique d’une quête identitaire laissée à chacun. Belle et épuisante. Que je n’échangerais contre aucune force instituée. Je sue avec passion.

Sommes-nous accordés au tempo ? Y a-t-il un tempo ? La lenteur me va bien, même si elle blesse mon orgueil. Mais il n’y a peut-être pas de développement profond rapide. Ce tourbillon d’affaires qui colonisent la noosphère m’échappe, m’écœure, trop riche, trop complexe, trop fou, trop chaotique, trop insaisissable, trop captivant, trop intense, trop multiple. J’envie ceux dont la vaste culture sait embrasser ce flux, d’une façon ou d’une autre, le tenir par un bout. Je n’ai accès qu’à son délire, sa nature délirante, l’hystérie démentielle de son rythme et de son contenu et de ses processus et de ses crises, c’est comme une gigantesque amibe protéiforme dont je ne perçois que le caractère phénoménalement monstrueux et qui par là m’échappe.
 

Parole de brindille.
Secret de vent.
Murmure de sève.
Annonce d’oiseau.
Signe de nuage. 


Passer d’un monde à l’autre, quand même, rester connecté, relié à ceux qui ont fait le même choix.
            (Est-ce un choix ?)
            Rester avec la question suspendue : et si je choisissais de rompre, qu’en serait-il ? Que découvrirais-je ? Il doit y avoir quelque chose, j’ai l’intuition qu’il y a quelque chose, de non moins relié, de plus relié à une présence de vie autre, autrement plus… Quoi ? Sacrée peut-être, consciente, accordée, ai-je envie de dire, pleine de terre et de cosmos, de saisons et de contemplations, de frissons d’existence, de ces moments d’intime connivence avec le miracle d’exister. Mais il doit falloir une sacrée consistance de sens à l’intérieur, pour tenir.

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Samedi 5 janvier 2008

(Mercredi 2 janvier)

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Là, c’est différent. Tout est différent. Même moi, je me sens différent.
                                   Ce sont d’autres éléments qui affleurent, d’autres inquiétudes. D’autres tranquillités. La tranquillité et l’inquiétude ne sont pas les mêmes.
                        Quand c’est la campagne qui fait l’endroit.
Les grands champs d’herbes, la montagne toute proche, le ciel écartelé, tendu comme un drap prêt à recevoir la chute des Hommes. Ils y pensent soudainement, ils y pensent plus souvent, à cette chute, ici, dans ce périmètre où vie et mort dialoguent à cœur ouvert, sans tabou, dans la violence de leurs propos inouïs.

                        Ce qu’une brindille ballotée par le vent peut faire à l’âme.
            Ce que le paysage en remous et en horizons peut faire aux organes.
                                   Comme ça, sans rien dire. C’est méchant, ce coup de conscience, cette gifle de sang, cet impétueux courant qui vous retourne sans dessus-dessous.

 

Chemin de terre aux pieds nus.
Arbres de l’enfant casse-cou qui grimpait partout, toisait le monde de là-haut.
Etendues bleues des bains amoureux.
Etendues vertes des joies du corps.
Etendus ensembles contre le sol piquant et doux.
Etendues les plages de temps, ouvertes sur l’oubli, l’inconscience, la présence des chairs exaltées.

 
L’odeur du feu au bout des doigts, comme une viande salée, à s’en mordre les phalanges. L’étrange lenteur des heures, qui repousse au loin l’angoisse du faire, à s’en lécher les babines. La présence d’aimés congénères, qui tient au respect une certaine solitude, à s’en bercer le cœur. Le fantôme d’une grâce jamais apparue, ou si maladroitement, à s’en percer le cœur.

 
                        Les blessures pansées. Les blessures ouvertes.
                        Les joies et les peines muettes, rentrées dans la tenue componctueuse, inspirée du silence et de la discrétion des mouvements. Joie d’être à l’abri des mondanités et de leurs nécessaires tâches, peine d’un accompagnement infiniment désirable. Sentiments qui passent, inspirent, donnent reliefs et couleurs à ce qui sinon serait d’une morne platitude.

                                               Le bienfaisant transite en terres meubles, au milieu des graminées et des roches sauvages, là où respire mieux ce qui y naquît, il y a bien longtemps.

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Mercredi 2 janvier 2008

Pendant longtemps, ces murs, ces voitures, ces trottoirs, ces affiches, ces enseignes, se cognaient contre le souhait d’une beauté, s’écrasaient dans leur laideur et mon désespoir.
                                   Arrêter, ne plus chercher à voir ce qui n’est pas là – j’ai oublié ma quête, me suis détourné des aspirations à l’épure d’une ligne, l’harmonie d’une palette de couleur, la sculpture d’une forme organisée avec attention.
                                                                                              Passer à autre chose.

Aveugle aux silhouettes disgracieuses, pensant à d’autres choses. A force de butter contre les murs, de s’encoubler dans l’informe, le fonctionnel.

Là, c’est comme un nouveau regard. Les mêmes objets trouvent une place qu’ils n’avaient pas. Dans leur laideur, leur difformité, l’absence totale de soin à se montrer, une autre homogénéité émerge, surgit, s’invente par le regard vierge d’attentes.
            Déconstruire le précepte, repartir un peu plus naïf qu’avant.

L’école.
Quand nous venions pour la piscine, nous étions ceux de l’autre école. Le préau était un lieu dangereux. Fallait se méfier, on n’était pas d’ici, on restait groupés, vigilants, inquiets. Il y avait toujours un fond d’angoisse, le jour de piscine.
La voisine.
Je connais ce visage, mais il n’a plus de nom, ni de contexte. Était-ce dans la tour ? Sur le chemin de l’école ? Ailleurs ? Il m’est aimable, la part de moi qui se rappelle se souvient de sa bonté. Salutations, bises, recueil de petites nouvelles, surtout le sourire, la chaleur – ce qui compte le plus, tant pis pour le prénom. La sœur va bien, je vais bien, bons vœux pour la nouvelle année.
La tour.
Au loin, l’immeuble de l’enfance au jeune adulte. Années 80, années 90, décennies lointaines déjà. Que s’est-il passé ? Tant et tant de choses.

L’école, la voisine, la tour, petit trio de promenade, dans les rues grises, au milieu des immeubles sans goût, parcourue d’enseignes à qui mieux-mieux tu fais une affaires je te jure je te mens je te manipule. Mocheté qui s’expose, déjà entre 80 et 08, elle a évolué. Améliorée selon ses propres critères. C’est la voisine qui a le plus changé. C’est moi aussi. On a ravalé la façade de la tour, c’est pas beaucoup mieux, sauf en gris, qui est plus gris. Autour de l’école, désormais il y a une très haute structure en treillis, pour pas que les étrangers entrent ou que les enfants se jettent sur la rue, c’est tout fermé. Tout ça est surprenant en chaos, en amas insensé d’objets disparates, sans unité d’aucune sorte, ça donne quelque chose, justement, de l’impensé en masse concrète, du bordel en composite, de l’indifférence en matériau. Est-ce que ça ne dit pas quelque chose de ce fragment d’Histoire que j’habite et qui m’habite ?

                        Tendresse, pour cette apparition d’humanité galvaudée.
                        Accord avec mon temps, sa misère, ses essais, ses préoccupations.

                        Je ne partage pas, ne reconnais pas, mais accepte et soudainement c’est cette tendresse. Et cette forme qui survient, l’unité du chaos, la beauté de la laideur, l’humanité de l’inhumain.

par complexus publié dans : Retour au monde communauté : Les chapitres de ma vie
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Mardi 1 janvier 2008

Ce moment où les voix intérieures se taisent.             Par le corps qui entend je me sens là.

Les lignes sur le sol en écho avec mes pas, entre le jeu de l’enfant et l’esthétique du sage : un plaisir simple qui ferme le sens pendant quelques instants, qui fait l’union entre l’être, son attention et son entour.

Cette beauté du rose orangé parvenu des cieux et qui frôle le sol et fait de minuscules flaques de lumière colorée autour des graviers. Et la capture du regard et l’étrange obsession des yeux soudainement. Et la photographie qu’il aurait fallu pouvoir faire, pour calmer la chose à l’intérieur.

Ce moment où la pensée se condense sur sa cible.
La minute qui rassemble toute une vie. La frustrante impossibilité de dire ça précisément.

Exactement là où il devient impossible d’être exact.
            C’est délicat.

Quelle promenade dans ce jour nouveau, dans les rues vides, les bâtiments de mon siècle, fendus par le soleil, pris dans le temps, tout ce que ça peut dire de mon époque. Là où je m’inscris, là où l’Histoire s’écrit au goutte-à-goutte et en déluges d’événements. Ici, dans cette rue, rien, la griserie du désert, de l’absence d’Hommes. Musarder en solitaire dans un paysage totalement construit sans signe de présences. Ma vie dans cette Histoire et ce petit moment où je m’inscris, je me vis vivant, je me vois et je perçois ce lien à l’humanité qui me fond dans le cours des choses, m’y efface en m’y inscrivant, et mes pas qui jouent avec les signes sur le sol, dans ce quartier sans vie pour un temps.
Et le silence dans ma tête, pendant quelques minutes du 20ème siècle, de ma trente-troisième année d’existence, à l’heure où la Terre tourne encore et se trouve toujours habitable. Momentanément, avoir la juste et délicate impression d’être quelque part sur cette planète, quelque part et pas ailleurs, et ne pas pouvoir concevoir le nombre de semblables qui cohabitent. Regarde, le nombre de balcons, un immeuble et déjà ça te dépasse. Et dans 150 ans, aucun de nous ne sera encore là.

Dans cette alcôve solipsiste surgissant les milliards d’êtres.
La perspective change quand ils sont intégrés, ramenés dans le matériau pensé.
Essayer de dire par défaut, comme dessiner des ombres qui feraient surgir la forme.
Mes pas quittent la ligne, la concentration se dilue, l’ordonnance des choses retrouve son chaos, loin de tout, parfaitement, délicatement.

par complexus publié dans : Retour au monde communauté : Les chapitres de ma vie
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Complexus ?

  • : L'être soi en errance existentielle
  • complexus
  • : D'humeurs en états d'âmes, par les mots et les images, raconter le quotidien d'une rencontre sensible avec soi-même, autrui et le monde... Décliner poétiquement les façons dont l'identité humaine trouve son chemin dans la complexité d'une existence... En cherchant à traduire fidèlement le vécu intérieur, proposer un écho ouvert où chacun puisse entendre ses voix intimes...
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