
Depuis l’endroit où mon corps git impuissant, à travers la fenêtre, je ne vois que les nuages. En ces jours de Bise, ils se déplacent à grande vitesse du Nord au Sud, poussés par les solides mouvements d’air. Cortège de volutes blanches aux bords ciselés, ventres gris-bleu et dentelles diaphanes qui survolent à vive allure la contrée, tel un troupeau en transhumance, une horde volante en migration, ils passent en silence devant mes yeux fascinés. Alité, privé de ma liberté de mouvement, je regarde cet étrange défilé et, par un subtil jeu de reflet, il me raconte une histoire. Mon passage, ma petitesse, le passage des Hommes et de leur petitesse, leur terrible et sublime destinée, la beauté du monde, l’étrangeté de toutes choses. Le mouvement continu de la vie. Le mouvement continu de la vie. L’incessante progression du temps. L’approche discrète et sûre de la mort, inexorable progression sur le chemin qui mène à l’ombre infinie. Lente et rapide, comme la course de ces nuages vers une destination inconnue, c’est ma vie que je vois défiler ainsi, dans le reflet que je choisis sur le visage de mes compagnons célestes.
L’émerveillement et la terreur se mélangent. Une sorte de fascination atterrée, un immense silence intérieur. Le sentiment de toucher du doigt à la quintessence d’une vérité humaine. L’impression d’être au cœur de notre condition, d’en comprendre – par les sentiments – l’ambivalence fondamentale. Une émotion composite qui serre le cœur, saisit l’âme et subjugue l’esprit. Corps immobile, arrêté, en suspens. Enchantement irrationnel, stupeur animale, l’œil hypnotisé par les enroulements de matières diaphanes, la danse de ces masses blanchâtres flottant dans l’atmosphère, mon être s’oubliant bientôt totalement devant ce spectacle, dans lequel je finis par me confondre.
Mon invalidité se transforme en privilège, celui de rester là à regarder passer les nuages. Inutile et merveilleuse occupation.
Bonne journée.