Dimanche 18 novembre 2007
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Je suis sorti de la maison. Cette rencontre marquait une étape considérable dans ma vie. C’était un pan de mon histoire qui basculait. Une ouverture. Je commençais quelque chose qui allait radicalement transformer mon existence. Je suis sorti et j’ai traversé le petit parc, la tête vide.

L’air gelé qui griffait les poumons et mordait le visage m’a donné envie de me réfugier quelque part au chaud. Je sentais aussi que j’avais besoin de déposer mon corps dans un lieu étranger avant de rentrer à la maison. Je m’étais attendu à ce que des voix se mélangent dans ma tête, suite au rendez-vous, je pensais qu’il y aurait des doutes et des envies, une légère confusion dont il allait falloir trier les ambivalences, comprendre, choisir. Mais non, je n’étais que silence et paix, habité d’un sentiment agréable, l’impression d’être en vacances de moi-même. Mettre mon corps dans un lieu qu’il ne connaissait pas semblait pouvoir protéger ce doux sentiment d’exil, d’étrangeté intime, si reposant. C’était comme s’il avait déjà choisi, lui, comme s’il était déjà dans ces terres inconnues que j’allais progressivement découvrir au cours des prochaines années.

J’ai déniché un bistro haut en couleurs locales et me suis installé à une table qui longeait la fenêtre donnant sur la rue. La salle était grande et lumineuse, le plafond élevé laissait de l’espace aux pensées. J’ai commandé un expresso à la serveuse, une femme qui boitait, vraisemblablement à cause de ses hanches, mais qui boitait avec naturel si j’ose dire. Son sourire, sa gentillesse, sa chaleur laissait penser qu’elle avait intégré son étrange déhanchement à ses gestes, qu’il ne l’entravait plus. On boite tous un peu, d’une manière ou d’une autre, et on finit par s’y faire, par sourire malgré nos claudications, nos manques, nos cicatrices, parfois même un peu grâce à eux. Peut-être qu’elle avait quelque chose à voir avec ses hanches, la chaleur de cette femme, sa modeste grâce. J’ai pensé à tout ce qui m’avait mené jusqu’ici, tout ce qui ne m’empêche plus d’avancer, claudiquant peut-être, mais ne souffrant plus tant de mes anciennes blessures, au contraire, heureux de constater ce qu’elles m’ont permis de découvrir, ce qu’elles m’ont apprit, l’occasion qu’elles m’ont donné de goûter de la vie avec plus de conscience, et que j’ai saisie.

Le café était délicieux, d’un noir opaque, onctueux, presque solide. Je m’attendais à sortir mon carnet pour prendre des notes, raconter un peu ce moment si particulier. Mais le rituel n’a pas eu lieu. Je n’ai pas eu envie d’écrire. La tête toujours vide, je préférais préserver le calme de ce corps sans pensée, présent, disponible, ouvert. Je sentais le poids de cet organisme à partir duquel j’existe. Sans douleur, sans malaise, un lieu chaud et doux à habiter, confortable, amical.

Et je regardais autour de moi. Le couple de vieux bourgeois lisant chacun son journal, dont les regards et les mots de connivence contredisait l’impression de froideur et de distance que je m’étais fait, la tablée d’ouvrier avec l’apprenti qui apprend son métier et ses habitudes, jetant un regard inquiet sur le collègue qui ne rit pas à ses blagues et plante ses moustaches dans une chope de bière, l’homme au faciès rubicond qu’un demi de vin accompagne dans sa solitude, la femme à l’esprit malade qui tient ses béquilles dans les bras et avance en titubant jusqu’à sa table habituelle, non sans avoir lancé d’une voix chantante et tonitruante un grand bonjour aux serveuses depuis le fond de la salle. Je regarde cette scène d’aujourd’hui et de toujours, j’observe ces spécimens exceptionnels et banaux, il y a tant de vie à lire en eux, tant d’heures de vie passées à respirer, à espérer, à attendre, comme moi. Je les aime bien. Dans l’état où je suis, on dirait que le monde entier m’est sympathique.

Une demi-heure passe sans rien faire, sans rien exiger, sans rien chercher. Avec ce rendez-vous derrière moi, cette décision déjà imprimée dans mes muscles, c’est comme si j’avais déjà fait ma journée, comme si je ne pouvais guère en tirer plus. Les nécessités de ma vie sociale n’ont plus prise sur moi, je n’ai plus rien à faire, plus de tâche à accomplir, je me sens loin de tout, près du monde, plongé dans la vie, seulement préoccupé d’être. Je n’attends plus rien. Je respire, je sens, j’observe. Et je sais que cette demi-heure m’inspirera un texte, plus tard, dans lequel je tenterai de décrire ce moment particulier qui avait la particularité de se passer de mots. Au bout d’un moment, la tasse vide, l’heure avancée, il me faut quitter le bistro, retourner là où je ne peux rester en observateur contemplatif et aimant, là où je suis forcé de perdre un peu de poésie, d’en troquer quelques pièces contre un peu de prose, pour vivre, tout simplement…

par complexus publié dans : Beat Attitude
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Commentaires

La maison... là oû je suis forcé de perdre un peu de poésie écris-tu...es-un lieu réel, imaginaire ou en toi? Excellente soirée, je te lis encore et toujour. T.
commentaire n° : 1 posté par : Tiziana le: 18/11/2007 22:34:07
Hello

Je dis poésie et prose au sens large, difficile de fonctionner, d'avancer, en restant ou en voulant rester dans la rêverie, les fascinations, l'état poétique... Il y a toujours un moment où je dois redescendre de mes petits nuages... :-)
Plus clair ?

Bonne journée/soirée à toi aussi
commentaire n° : 2 posté par : Complexus le: 18/11/2007 23:00:36
Si...merci. ;o))
commentaire n° : 3 posté par : Tiziana le: 19/11/2007 00:33:54
Quatrième jour...toujours pas de nouvel écrit. AmiCalement. ;o))
commentaire n° : 4 posté par : Une fan de Genève le: 22/11/2007 15:45:43
c'est pas que j'ai tant de fan que ça, mais j'arrive pas à deviner qui se cache là... Et forcément, j'aimerais bien savoir :-) La vie réelle me dira, peut-être...

Bon, je vais quand même répondre à la question: failli réussir à pondre quelque chose ce matin, et puis non, autres priorités... Peut-être ce soir ?! B-)

Sinon ce week-end...
Ah ben, un(e) fan ça doit souffrir un petit peu aussi, sinon c'est pas un(e) vrai... ho ho

Sais pas si je vais laisser ce commentaire très longtemps... ;-)
commentaire n° : 5 posté par : complexus le: 22/11/2007 18:45:53
Trop tard...je l'ai lu! ;o))
commentaire n° : 6 posté par : Moi le: 22/11/2007 20:46:37
Je crois que je t'ai eu...
L'indice est joliment placé

ah "B"en "D"is-donc
commentaire n° : 7 posté par : Complexus le: 22/11/2007 21:22:12

Complexus ?

  • : L'être soi en errance existentielle
  • complexus
  • : D'humeurs en états d'âmes, par les mots et les images, raconter le quotidien d'une rencontre sensible avec soi-même, autrui et le monde... Décliner poétiquement les façons dont l'identité humaine trouve son chemin dans la complexité d'une existence... En cherchant à traduire fidèlement le vécu intérieur, proposer un écho ouvert où chacun puisse entendre ses voix intimes...
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