
Il y a ces jolies phrases, par exemple « la vie est faite d’obstacles ». On vous annonce que la vie ne surgit pas au-delà d’adversités perçues comme des
empêcheuses de s’asseoir au plaisir, elle est dans ces écueils que l’on s’imagine coupables de nos humeurs et qui ne sont que faux prétextes à la bile. Jolies phrases, pour en reprendre un
exemplaire comme il m’est arrivé, le voici :
Dans mon expérience, cette phrase sonne à la fois terriblement juste et terriblement fausse. Prendre conscience que la vie est tissée d’emmerdements revient à en concevoir la nature véritable – quoique parcellaire. Mais ces obstacles ne deviennent jamais pour autant des écueils tout-à-fait digestes sous prétexte qu’ils font partie de la vie : non, ce sont bel et bien des emmerdements, et malgré l’impolitesse du mot, il est encore assez sympathique par rapport à son potentiel d’indélicatesse. Or ne pas les vivre comme tel, comme de véritables emmerdements donc, pourrait bien revenir à passer à côté de la vie, précisément. C’est tout le paradoxe, et c’est probablement de là que me vient cette double impression. Parce que, peut-être en raison du contexte dans lequel ce message m’est arrivé, il a une forte odeur d’opiacé : diaporama au panache de subtile panacée censé vous rendre la vie plus légère, une fois pour toutes. Mais elle ne l’est pas – pas que je sache. Une phrase de Georges Haldas me revient, à peu près du moins : « Libre à chacun de ne pas prendre la vie au sérieux, mais elle ne manquera pas de prendre chacun au sérieux, elle… » C’est moins séduisant, pour sûr, mais ça a de la gueule je trouve. Encore faut-il préciser que léger n’est pas synonyme de superficiel, de même que sérieux n’est pas nécessairement synonyme de grave ou componctueux, ni de chiant et encore moins d’incapacité à la légèreté – bien au contraire. Il y a une profondeur de la légèreté, de même qu’il y a une grâce et une fluidité du sérieux, sinon un certain rire.
Plus je pense cette phrase, plus je la mâche et la renifle, plus elle a le goût de bleuette des champs, et, diantre ! j’aime les champs et me reposer l’âme au milieu des fleurs, me laisser bercer par quelques heures de réelle insouciance, suspendues entre toutes les imprévisibles agaceries plus ou moins méchantes que nous réserve notre longue petite route, mais répandre des parfums enivrants de la sorte me semble parfois aussi néfaste que n’importe quel geste malin. Pourquoi ? Parce que l’idée communiquée a vite fait de s’installer entre la conscience et l’expérience et que, selon mon point de vue, c’est la rencontre entre l’expérience et la conscience qui permet à la vie d’être au plus juste. Réjouissante un jour, au point d’avoir le sentiment d’être au cœur de la vraie vie (qu’il faudrait d’ailleurs définir, ici une adéquation entre l’idéal de soi et la réalité de soi j’imagine), puis emmerdante à souhait le lendemain, en retournant au point d’attente et d’impatience, en oubliant toutes les fois où la vraie vie s’est affichée à notre esprit. D’ailleurs, qu’est-ce que la vraie « vraie vie » sinon ce point de rencontre entre les mailles de notre complexité ?! Et puis, il faut reconnaître que le moment de juste adéquation entre cet idéal de soi et sa réalité est largement assez agréable pour y aspirer et s’énerver quand on n’y est pas. Encore ceci : comment être motivé si on n’est pas énervé, emmerdé - touché ? Je m’obstinerai donc à sentir à quel point je suis emmerdé quand je n’y suis pas, et je ne mettrai pas entre mon expérience et ma conscience : « Mais Boris, c’est ça la vraie vie. »
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