
Les ajustements ont rehaussé d’un ton ma détermination. Auparavant, il y avait l’en-deçà, l’indolence des plaisirs trouvés en occupations privées,
intimes, créatrices, solitaires, sur soi retournées, puis il y a eu le débordement, la colère, la sommation et la menace, à vouloir se perdre volontairement hors du terrain de confort pour lui
échapper, s’extraire de ses mains trop gentilles. De ces pognes qui, à force de vous aider ne vous aident plus du tout, parce qu’il n’y a plus de raison de se prendre soi-même en main, d’agir, de
faire sa vie. La posture d’assisté a sa vertu et sa perversité.
Je fais un saut plus loin. En portant le poids du handicap d’autrui, ne lui empêche-t-on pas d’apprendre à se porter seul ? Ne lui interdit-on pas de construire l’estime à se considérer capable, l’image d’une intégrité humaine s’étant approprié son existence ? Si une aide ne vous apprend rien, si elle ne vous apprend pas à se passer d’elle (tant que cela est possible), est-elle bien une aide ? Quand on fait les choses à votre place, il y a le temps de l’accord parce que ça vous arrange et que vous ne voyez pas ce que vous y perdez d’indépendance, voire d’amour-propre, et il y a celui du sentiment de viol parce que vous devinez qu’on vous retire la possibilité de faire une expérience nécessaire à votre accomplissement personnel. Celle qui permet de tisser un lien de responsabilité entre les gestes effectués et l’équilibre trouvé. Selon toutes vraisemblances, l’être a ce besoin fondamental de pouvoir se sentir l’acteur de sa vie, celui-là même qui lui est retiré dès qu’un soutien le contient dans une relation de dépendance figée au lieu de lui servir de tremplin pour un ailleurs dégagé des ressources d’autrui. La relation d’aide se distingue parfois difficilement d’une relation de pouvoir. Je te tiens, je te possède, je te contrôle dans ta servitude à mes services. Ainsi, l’aide digne de son intention ne devrait-elle pas consister à un accompagnement vers une aire d’agir délivrée de sa présence ?
Maintenant, après l’aisance roucoulée et le rejet courroucé, il y a un entre-deux, l’usage intelligent aux fins dévolues de ce qui m’est proposé. Le plein profit d’une aide qui n’en est vraiment une qu’au moment où je l’utilise strictement dans le but de m’en passer. Je me sens mieux, plus rond, plus habité d’un dessein mieux dessiné. Et c’est bien lui qui manquait à cette saisie intérieure : le dessin d’une destination qui fasse assez sens pour s’incarner et mobiliser mon être. Le temps passé est le temps qu'il fallait pour arriver là.