
Bête abattue puis ressourcée, corps éreinté puis dynamique, l’esprit confiant puis désespéré, de jours en jours, d’heures en heures, flottant sur les aléas du quotidien comme une éponge à humeur, un organisme communiquant avec les cassures de son environnement. Pentes et faux plats, compagnies et solitudes, chemins ardus et piste tranquille, la charpente répond aux accidents, conte de ses états passagers les discontinuités de son parcours. Il y a des redondances, des signes de sens, indices possibles même si dangereux à ériger en vérité ultime. Personnelles connivences au monde que seule l’expérience individuelle confirme, déforme, ajuste, transforme. Mais ici, chez moi, pour peu que se mettent à fourmiller les contacts, les échanges, les coups d’œil et salutations, les rendez-vous de liens et d’arrangements, pour peu que se mettent à vibrer les fils par lesquels je suis tenu dans la grande toile de mes contemporains, pour peu qu'ils se mettent à vibrer vraiment, dans la réalité d’un contact imminent, d’une ouverture de projet commun, d’une participation active aux remous du siècle, mais dans l’acte brute de ma personne, par les voix qui se mélangent dans l’air présent, les regards qui oscillent sur la passerelle d’une réciprocité d’attention, réellement, vraiment, maintenant, tout de suite, dans cette réalité vivante de ma chair et de mes sens, alors la machine immanquablement se met en branle et rien ne semble plus pouvoir l’arrêter – sinon justement la suspension de ces vibrations. Leur soudain silence, que rien n’assure de rompre, fait naître le sentiment de ne plus être connecté au mouvement de vie, et toute l'énergie disparaît. Dès que l’absence d’appartenance s’empare de l’animal, dès que le lien n’est plus vivant, sensible, concret, animé par les attentes fondamentales du contrat social, l’élan se meurt presque aussitôt. Trop longtemps coupé de ses denrées primaires, contraint à l’ascèse durant de si longues années, il semble avoir perdu toute résistance au manque et paraît s’évanouir à la moindre évocation du trouble qui l’avait alors progressivement étranglé. Une façon d’empêcher que l’ascèse ne dure encore, le seul moyen que possède le corps pour dire et imposer son manque : le refus de participer à ce qui ne répond pas à son besoin essentiel, le refus d’aller plus en avant sur cette voie qu’il connait et dont il s’est dégoûté. Heureusement, sinon cette danse solitaire pourrait durer des siècles, dans la souffrance tenue, supportée en grimaces et contorsions, mais supportée, donc invaincue, irrésolue.
Du reste, belle plume.
D.