
La lumière remplit les choses. Se perdre en mots pour retrouver la belle confusion, qui ouvre les espaces, évase les regards, sublime la conscience. Nul autre dessein que l’état. User des mots comme d’autant de clefs pour ouvrir les portes d’un ciel sans fin. Regagner le monde dans sa folie et sa béatitude, son orgie d’éléments, sa multiplicité inaccomplie et foisonnante. Ne plus penser droit, penser courbe comme l’espace tordu dans le temps, penser en circonférences, en nappe d’huile qui s’étend sur la carte en tous sens. Abandonner le régime du contrôle et du scient. Ne plus découper et séparer, mais rassembler, rejoindre, accoler, embrasser. Sortir le langage de sa boite bien faite, comme autant d’outils en pagailles, pour se tailler une place dans le paysage. Moyen comme un autre de récupérer ce qui échappe à tout instant. Prétexte d’une légitimité composée, pour se donner le droit d’être inutile, à contempler vainement les choses que la lumière remplit, à se laisser remplir par ce ciel sans fin, son ordinaire étrangeté, son mésestimé spectacle. Récupérer quelques gouttes de rosée au creux de la fleur endormie, au réveil des ombres qui nous émeuvent, nous bousculent. Le besoin d’une distance pour être au plus près. Le besoin d’une étanchéité pour contacter. Le besoin d’un solipsisme pour se rendre à l’évidence d’une communauté. Le besoin de refuser pour permettre l’ouverture. Le besoin d’ignorer pour pouvoir rencontrer. Tous ces mouvements subtils qui donnent vie à cette chose poétique. Cette libérée présence. Celle que je m’offre comme un cadeau, comme une récompense, comme une pause, comme une délivrance, comme une nécessité, comme une récréation, comme un arc-en-ciel, un ruisseau, un nuage. Celle qui remet les choses à leur place, révèle à l’esprit combien il est dépassé à chaque instant, combien miraculeuse est sa gymnastique du sens et de l’équilibre, combien fine est la membrane qui le contient dans sa compréhension singulière du monde, combien tout cela est fragile et puissant, vulnérable et mobilisant de ressources à peine identifiées. Ô la taille de cette démesure ! Ô l’enfantement de chaque instant, dans sa ténue petitesse, sur son rail de fer et de clou, tout juste tenu dans le sol au poids de notre passage ! Ô l’ivresse ! Faut-il vraiment qu’il en soit ainsi, à si peu voir sans cesse ?! Comme j’aime ce courant qui me renverse, qui écrase tout ce que je crois connaître et maîtriser, ce déluge d’impressions fugaces qui me font sentir à quel point l’hallucination façonne la perception, tandis qu’une véritable réalité soutient à bout de bras ce que je peux être, le temps de mon vivant, moins résistant qu’un grain de sucre sous la langue des âges.
Heureux et tendre week end à toi..