Cette phase où les mots s’absentent, disparaissent. Même pas du silence, plutôt une sécheresse, un oubli, une vacuité. Il s’y trouve un sentiment de pont. Quelque chose se quitte, quelque chose s’approche, et depuis l’entre-deux, aucune des deux berges ne se laisse identifier. Brouillard sur la digue, nébulosité prise dans les bruits d’un nuage, grondement sourd et confus. Je traverse à l’aveugle, tente de percer du regard l’épaisseur diffuse, voudrait agripper d’une syllabe le début d’une signification. M’obstine à lancer dans les vapeurs blanchâtres un appel, une question, l’hameçon agité de mon esprit en inquiétude. Tout se dérobe. Tout sauf cette matière, ce grand flou d’enveloppe, ce masque informe qui m’entoure de signes indistincts. Matrice lumineuse où se dessinent à peine quelques spectres, ombres claires et fuyantes, qui s’évaporent sans laisser de traces. Lieu sans contours, où manquent les indices d’une présence, où détails, franges, bordures, contrastes et reliefs n’ont pas de durée, empêchant toute apparition déchiffrable, tout saisissement de silhouette. Mais précisément, l’à-recevoir est sous mes yeux, présent déjà, entièrement là : ce ne sont pas ces formes que je cherche, c’est l’informe que je décris. Ce ne sont pas les codes précis et usuels du langage ciselé de mots, là où les repères assurent les frontières de ma peau, apaisent mon âme, mais un habitacle sans limite, ouvert dans l’étendue d’incertitude, où l’identité s’effrite, se disloque, se démêle. Pour mieux pouvoir se reconstruire.




Echanges