Il faudra bien que j’arrête. Pas la substance le problème : ma posture existentielle. Le rituel, le moment. L’attitude qui la nourrit. Le refuge, l’arrêt, le refus. Passivité, victime, attente, indolence, retrait.

Quitter. Et aller vers. Commencer réellement à être avec les autres. Accepter que la vie la plus vivante n’est pas ce dépôt de rêve et de mélancolie. Quitter ce lieu que j’aime tant, où rien ni personne ne me dérange. Où je réarrange le monde à ma guise. Je l’aime. Je sens que je l’aime, maintenant. Ce refuge, cet abri, dont j’ai tant de peine à sortir. Cet isolement n’est pas qu’un accident. C’est un choix. Je l’ai choisi, construit, maintenu, retenu. Si je l’ai tenu en haine, je le tenais aussi, en laisse, j’y tenais quand même un peu. Beaucoup.

 

Accepter que la vie la plus vivante n’est pas ce dépôt de rêve et de mélancolie. Ce regard perdu, qui fend l’air d’un songe ininterrompu, qui cherche au-delà des images les retrouvailles d’une existence pleine, d’une moisson d’ivresse où l’enfant dansait librement, chantait en criant, au milieu des scènes qu’il habitait sans trahir. Ce petit coin d’échange où le sens n’était pas questionné, d’enveloppe et de cœur, l’occasion de ne plus répondre, sinon aux seules lois de l’intime, gouverné avec joie par une intériorité toute d’image et de paix, onirique en liesse, chaleureuse et délicate, retranchée, inaccessible aux heurts du dehors, des méchancetés du réel. Bulle accomplie, île tempérée, l’autarcie sentimentale, les transes océaniques, béatifiques.

            Je sais, maintenant, je sens que je ne vais pas pouvoir continuer. L’ennui s’est infiltré entre nous, trahissant combien la vie ne s’y retrouve plus. Chaque recoin visité, chaque ressource exploitée, vidé de sa substance. J’aime une coquille vide.           

 


Il s’impose, cet enseignement. Tant que je reste dans l’espace où je m’interdis l’accès à la substance, c’est ma vie qui me dévisage, me regarde et m’attend. Les mains sur les hanches. Je vais lui demander de prendre un air plus engageant, plus doux. Main tendue de biais, avançant déjà, moi n’ayant plus qu’à saisir sa paume et me laisser entraîner. Tendre, compréhensive, encourageante. C’est que l’étape qui s’annonce ouvre des gueules ignobles, la frousse contre la peau, à frémir d’os en moelle, de pas en tremblements.

O mais pouvoir ainsi arrêter le temps. Refuser jusqu’à l’évidence de son écoulement et le prendre dans cette danse fermée, cette chambre close, ce carrousel d’infini où les jours sont frappés du sceau de l’éternité, le charme mortel d’un recommencement à l’identique. Confort tranquille de ce qui contient et rempli, comme ce corps peut se sentir exister à travers les manques, en louvoyant par les voies des succédanés d’essentiel, ces vapeurs d’opium, opiacées aux brumes si douces, voilant comme il faut les horizons perdus de vue, dont l’apparition est intenable, la dimension infranchissable. Quelle folie d’en sortir. Quelle folie d’y rester.

 

 


D’une enfance qui s’éloigne un peu plus. D’une adolescence qui ne se réparera pas. D’une jeunesse aux rêves pourfendus. Dont l’attente s’abandonne pour l’approche d’un monde différent. Inquiet. Ce n’est pas la substance, c’est le rapport qui la sous-tend, la maintient en présence dans l’équilibre. Ce n’est pas elle qui manque, c’est la possibilité d’exister dans le lieu qu’elle crée. Il n’y a pas tant à faire sans, qu’à apprendre à faire avec. Avec ce qu’elle permet d’éviter. Ce n’est pas d’arrêter, le problème, c’est de commencer, commencer l’autre, rencontrer l’autre, la part de soi en jachère, à l’ombre de cette négligence vitale et morbide. Toute la place prise par ce dont je ne me passe pas, devient une place à prendre en ne passant plus que par moi, tout l’abandonné devient l’à tant donner. Dépendre, puis se déprendre. La substance, le geste, l’habitude, ô si maigres motifs pour un enjeu si grand, tant d’objets miniatures pour l’immensité existentielle de ce qui se joue. Il n’y a donc rien à remplacer, sinon l’objet par le sujet. Il y a à tout embrasser de l’être, maintenant dépris de ces objets dont il s’est épris pour tenir là où ce qui l’attendait n’était pas tenable, irrecevable monde pour l’envergure des blessures, la vastitude des inquiétudes, dévastant le plus courageux des mouvements. Jusqu’à ce que la nécessité donne son épaule et son sang, accompagne l’instant d’épreuve, soutienne le bras débutant, le pas déroutant.

 


Publié dans : Carnet d'observation
Lundi 15 juin 2009

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Commentaires

ces ciels mouvementés...disent en images magnifiques (j'adore!)ce qui est exprimé en écrits magnifiques... Un soleil rayonnant pour les prochaines??!! ;-) Bises
Commentaire n°1 posté par fande le 15/06/2009 à 19h52
Passage...
Commentaire n°2 posté par LuNa+A le 16/06/2009 à 10h39
Je m'autorise un silence... Et sais que tu y entendras ma plus profonde émotion...

Un envahissement, de ciels et de mots, trop fort pour être dit.
Commentaire n°3 posté par S. le 18/06/2009 à 17h43
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