
Devant la gare, dans un coin, sous son manteau, la tête ronde.
Je lui fais un gros baiser de grand-frère en retard.
Déjà ces petits gestes, si simples, mais qui font les souvenirs impérissables.
Marcher au milieu des gens et tous ces regards qui se posent sur toi. Surpris, curieux, perdus dans leur sentiment d’étrangeté, d’incompréhension. Ma violence de les percevoir, comme ils me
touchent encore, comme j’aimerais pouvoir te les épargner. Pour toi, c’est tous les jours, un éternel recommencement qui te renvoie à ta différence. Quelles défenses ? A quelles sources
vas-tu puiser pour les supporter ? Un peu d’oubli certainement, un dose d’oubli quotidienne, le même qui nous empêche d’avoir invariablement conscience de nous-mêmes.
Mais je sais ta conscience, je sais ta souffrance de cette bouche difforme, de cette tête qui ne sait pas
penser comme tout le monde. Je sais parce que tu me les as dîtes, plusieurs fois. Dans quelle impasse ne me suis-je pas trouvé alors : Que dire ? Comment réagir ? Comment soulager
ça ? Comment donner sens à cette injustice totale ?
Par moments, n’arrivant plus à te suivre dans tes pensées tortueuses, désarticulées et mal prononcées, je
décroche et je t’observe pour être sensible à autre chose. Ta voix, tes mots, tes gestes, tes
mimiques. Je capte les émanations subtiles de ton être, dans un soudain désir de les imprimer,
les préserver des sélections inconscientes de mon attention et les éloigner des morçures de l'oubli.
Sur le quai avant de prendre le train, je me disais que le café te faisait de l’effet. Tu parlais fort et sans
t'arrêter, tu riais sans retenue, plongeant ta tête dans ma poitrine à chaque fou-rire de ton euphorie… Comme il est bon de te voir ainsi, sans la moindre inquiétude de l’entourage, juste
vivante, rayon de soleil et d’émotion qui défie les codes de bonne tenue. Tu me rappelles la fillette rigolote que j’avais pour petite sœur il y a bien des années, extravertie, presque toujours
de bonne humeur, avec laquelle je savais jouer, m’amuser. Et tu me fais rire comme à cette lointaine époque. Je me marre sur le quai avec ma petite sœur bizarre.
Une fois dans le train, je te guette, attendant que tu me jettes un dernier coup d’œil, pour se dire au-revoir
d’un geste comme on le fait parfois. Mais rien, tu cherches ta place, une bonne place, peut-être avec un beau brun en face, ou la dame que tu as rencontré une fois durant ce même trajet et avec
laquelle tu discutes – de quoi j’aimerais tant savoir, être une mouche au-dessus de vos têtes complices. Pas de dernier regard, tu es déjà retournée à ta vie, celle que tu mènes loin de ce que je
connais de toi. Une jeune-femme à l’étrange identité qui se promène toute seule au milieu des regards maladroits, sans grand-frère protecteur à ses côtés. C’est bien comme ça que tu vis
maintenant, depuis plus de dix ans. Je ne réalise pas toujours pleinement. Va falloir que je m’y fasse…
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