Dimanche 25 novembre 2007

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Elle ne se reconnaît plus sur les photographies. Puis soudainement, elle se retrouve. « Ben là ce visage, je vois que c’est à peu près moi… » C’est à peu près moi. L’âge et les accidents, les zones touchées qui dysfonctionnent. Son mari lui montre les lieux visités il y a plus d’une décennie. Rien, pas le moindre souvenir. « C’est affreux non ?! » dit-elle sans réel apitoiement, avec une sorte de surprise catastrophée, presque dans un rire de dépit.

Je rentre. Je n’ai qu’à descendre, pourtant mon vélo pèse plus lourd qu’à la montée. Réveil des appétences de voyage amoureux, d’errance à deux. Je ne me souviens plus de mes dernières vacances accompagnées.

J’ai moins peur de la mort que de la vieillesse. La mort, une fois qu’on y est, ça ne peut que bien se passer. La vieillesse, c’est moins sûr.

Quand il manque encore des pièces essentielles, quand certaines expériences n’ont toujours pas pu combler les espaces vides du grand puzzle, le début de la fin est d’autant plus pénible à envisager.

J’en connais un qui l’attend tranquillement, la Camarde. Un voisin. Ce qu’il y avait de bon à prendre sur le chemin a été englouti avec un appétit des plus voraces, sans se priver, sans s’emmerder à coup de scrupules et d’obligations, maintenant c’est plus l’heure. Le crépuscule bien avancé, il attend qu’elle y mette le capo, une dernière note, une belle ronde avec plein d’harmoniques qui s’étiolent dans l’atmosphère, avant de s’éteindre et de passer la partition aux prochains.

Je partirais bien sur la route, là, je m’achèterais bien un bus pour y poser un matelas, un plan de voyage et une compagne, et « hop-là » comme dirait ma grand-mère, en route mademoiselle, allons voir du pays.

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Mardi 6 novembre 2007

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Monde de mes matins à bout de souffle, quand tout pique, frissonne et chahute un peu trop fort, quand un rien voile les yeux de brume iodée. Un monde froissé, chiffonné. Chiffonnant.

Il suffit d’un croissant de lune trempé dans les mauves fluides de l’aube pour que quelque chose se déchire à l’intérieur. Et pour peu qu’une perle jupitérienne joue les conjonctions avec la demoiselle de nacre, ce qui se commençait à se déchirer tombe littéralement à la renverse et s’effondre. Océan de ruine dans les contrées intimes, chant langoureux des gorges blessées, un désir sombre et lumineux d’enfance, de voyage, d’affection partagée, partageable. Une main qui se glisse dans mon cou, enroulant son bras sur ma nuque avant de venir y déposer le visage aimé. Manque soudain, toute l’attente qui prend place, une vague qui grossit et submerge la plage de ma pensée, pendant quelques instants.

Ensuite, la journée retrouve ses marques, l’oubli me livre sa médication quotidienne, les questions disparaissent derrière le plaisir brut des petites choses qui font la vie. Tant que les gestes sont portés par le désir, le sens reste auprès de soi comme un animal domestique, fidèle mais pas imbécile, demandant seulement de l’attention, une certaine somme d’attention.

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Samedi 13 octobre 2007

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Yeux aveugles au présent, ouverts mais voilés par l’image d’un souvenir, une photographie mentale qui bouge un peu, à peine, l’impression de réalité mêlée au sentiment de rêve. Parmi l’infinité des images accumulées au fond de soi, celle-ci émerge maintenant. Ils reviennent, ils sont là, les regards échangés, les mots dits, les sensations, les gestes de ce jour lointain. Un bref moment, quelques secondes au sein d’une journée perdue dans le passé, dont l’empreinte se manifeste pourtant si vive à l’esprit, si nettement dessinée. Tout d’un coup, quelqu’un rayonne puissamment dans la pensée, par l’inattendue reviviscence du lien rompu. Elle se rend visible ainsi, l’indéfectible présence de ceux qui nous ont accompagnés de près.

Il y a des photos, des lettres, autant de restes tangibles, palpables. Mais il y a surtout des habitudes, des connaissances, des façons de penser, des préférences – chacune plus discrètes mais bien moins fragiles : vestiges qui résistent au temps. Dans la bibliothèque faite de chair et de tissus, on trouvera toujours dans un coin, une malle remplie des choses partagées, échangées, apprises ensemble, l’un de l’autre, l’un avec l’autre. Autant de bagages dont on ne peut se défaire, qui sont là, comme rangés dans les cellules, circulant dans le sang, l’autre ayant, par les impressions qu’il nous a faites, définitivement influencé un geste, un savoir, un besoin, une exigence. En traçant des chemins dans les réseaux fibreux qui permettent notre pensée, nos sentiments, nos valeurs, il s’est assuré une petite place au royaume de notre durée. Nul n’échappe à ces présences diffuses qui continuent de l’accompagner en silence.

Ils restent là, transformés, nos intimes d’autrefois, même si réduits aux indices de leur passage. Phosphorescences intimes qui portent ou pèsent, empêchent ou émancipent, suivant l’usage.

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Lundi 8 octobre 2007

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A travers les stores baissés, le soleil se faufile entre les fines lamelles
Et dore en couches empilées les volumes d’airs brassés de chaleur.
Au rythme d’une musique, mes gestes ralentissent leur cadence,
Tandis qu’en face de moi se dresse une paume.
La main devant le visage je me souviens…

Petite sœur d’autrefois
Dont le visage s'éclipsait,
Petite sœur affichant sa main entre elle et nous, entre elle et le monde.
Comme un écran de cinéma sommaire, une toile à images,
Sa petite main se dressait gentiment et balançait tel un pendule, hypnotisant son regard.
Elle semblait y suivre le déroulement d’histoires fascinantes.

La paume ouverte,
Je redécouvre ce geste oublié, enfoui depuis si longtemps aux confins de ma mémoire.
Je te revois, petite sœur, en face de moi, perdue derrière ta main,
Dodelinant de la tête et bercée par ta rêverie secrète,
Animant avec innocence les marionnettes de ton théâtre intime.
Ton geste, comme sorti d'un songe, m'apparaît maintenant
Aussi attendrissant qu’inquiétant dans son étrange beauté.
Je nous entends encore, père, mère et frère, te sommant d'arrêter,
T’obligeant à baisser cette main folle qui nous volait ta présence.
Bien peu conscient de notre émoi, de notre inconfort, de notre peur irréfléchie.
Nous étions mal à l’aise devant cette étrangeté totale, cette incompréhensible manifestation de ta différence.
Nous étions prisonniers de notre inquiétude, séparés de notre tendresse,
Et nous n’avons pas su venir vers toi, chercher le sens de ton rêve.
Je me demande aujourd’hui ce que tu nous aurais raconté,
Si nous t’avions simplement demandé : que vois-tu ?
Que voyais-tu ?

Elle était si jolie avec sa main ouverte et ronde qui dansait devant son visage,
Qui ne s’arrêtait pas de balancer, comme pour éviter que les images ne disparaissent.
Elle avait un murmure que j'entends encore, comme une incantation, une prière.
S’adressait-elle ainsi à ses personnages secrets ?
Peut-être leur demandait-elle alors de l'emmener dans leur pays lointain,
Là où sa bouche étrange et son esprit malhabile ne l'empêcheraient pas de parler comme les autres,
Là où tous la comprendraient enfin…

 

A travers les stores baissés, le soleil tranche l’air en fines lamelles dorées,
Et glisse dans les couches d’ombre empilées des volumes d’airs brassés de chaleur.
Devant mon visage, se dresse encore une main
Qui oblige mon regard au souvenir de celle dont le visage se dessine sur ma paume

Petite sœur de toujours, petite fée d'un autre monde.

par complexus publié dans : Melancholia
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Mercredi 3 octobre 2007

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Cette voix qui parle seule dans la nuit, elle s’adresse à moi. Je la reconnais. Une année réduite à rien. L’année qui vient de s’écouler, soudainement disparait. C’est ce visage que j’ai connu. C’est bien ce visage.

Certaines expériences tranchent dans l’histoire des parts qui s’intègrent difficilement au cours du récit. Elles ont une telle densité, elles sont si folles en couleur, elles sont si singulières qu’il est bien difficile de les accorder au reste. Et peut-être que leur façon de prendre l’apparence d’un rêve permet de mieux supporter la retenue et l’humilité de tout ce qui les entoure : il n’y a pas concurrence, la comparaison n’est plus possible. Il y a un an, des semaines qui s’évanouissent sous la main du souvenir, images impalpables, sentiment d’irréalité qui perdure, me vole les sensations ressenties de façon si impressionnante. Je n’ai pas su à l’époque, je ne savais pas le nom de ce dont j’étais l’objet.

La tête baissée, j’entends cette voix et je la reconnais immédiatement, à l’instant où je la reçois. Proche et distante. Proche dans ce qu’elle évoque d’un épisode, distante dans sa réalité devenue, son retour à l’étrangeté. Mais proche encore dans les mots qu’elle porte, une allusion à ce qui fut connu, une connivence, non intime, mais tout de même, une allusion qui dit l’ancien, qui fait un pont, qui annule l’année écoulée en une fraction de seconde. L’aisance immédiate retrouvée, même si ma voix tremble un peu, mal assurée, le corps inquiet malgré la sagesse de l’esprit.

De chaque rencontre, pour peu qu’elle touche, il y a quelque chose à apprendre. Quelque chose sur soi. Qui n’est pas donné, qu’il faut activement comprendre, saisir. Et qui permettra de mieux rencontrer les autres, mieux les accueillir, mieux les recevoir, mieux les aimer. Ce que j’ai appris il y a une année a marqué un changement radical dans mon existence et ma personne sans pourtant rien n’y changer. Ce n’est pas mon existence qui a changé, c’est le récit que je construis pour en assurer la cohérence. Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la représentation que je me fais de ma personne. Dans le récit, j’ai dû marquer cette étape, qui établit un avant et un après. Avant, il n’y avait jamais eu ça, après je savais dorénavant que ça pouvait exister. En ma personne j’ai découvert un potentiel d’ouverture insoupçonné. Les deux – l’être et son existence – ont dû apprendre la même leçon : vivre sans ce qui avait été dessiné de possible et d’imaginable.

Une fois qu’elle est passée, l’année passe si vite. La voix que je reconnaissais m’a fait comprendre qu’une année s’était écoulée, avait disparu à jamais. Je n’étais donc plus le même. Et cette voix que je reconnaissais, je ne pouvais pas prétendre la réduire à ce qu’elle m’évoquait de connu. L’année comprimée en fraction d’instant n’en avait pas moins tracé de sa longueur chacune de nos personnes. La parenthèse que notre rencontre avait ouverte s’était fermée il y a un an. Tout avait changé. C’était d’une nouvelle ponctuation que la voix introduisait le récit à venir. Il n’y avait pas continuité, ce n’était en rien une suite logique. Nous n’étions plus ceux qui s’étaient rencontrés il y a un an. Nous étions ceux qui se rencontraient à l’instant.

par complexus publié dans : Melancholia
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Complexus ?

  • : L'être soi en errance existentielle
  • complexus
  • : D'humeurs en états d'âmes, par les mots et les images, raconter le quotidien d'une rencontre sensible avec soi-même, autrui et le monde... Décliner poétiquement les façons dont l'identité humaine trouve son chemin dans la complexité d'une existence... En cherchant à traduire fidèlement le vécu intérieur, proposer un écho ouvert où chacun puisse entendre ses voix intimes...
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