










Je suis sorti de la maison. Cette rencontre marquait une étape considérable dans ma vie. C’était un pan de mon histoire qui basculait. Une ouverture. Je commençais quelque chose qui allait radicalement transformer mon existence. Je suis sorti et j’ai traversé le petit parc, la tête vide.
L’air gelé qui griffait les poumons et mordait le visage m’a donné envie de me réfugier quelque part au chaud. Je sentais aussi que j’avais besoin de déposer mon corps dans un lieu étranger avant de rentrer à la maison. Je m’étais attendu à ce que des voix se mélangent dans ma tête, suite au rendez-vous, je pensais qu’il y aurait des doutes et des envies, une légère confusion dont il allait falloir trier les ambivalences, comprendre, choisir. Mais non, je n’étais que silence et paix, habité d’un sentiment agréable, l’impression d’être en vacances de moi-même. Mettre mon corps dans un lieu qu’il ne connaissait pas semblait pouvoir protéger ce doux sentiment d’exil, d’étrangeté intime, si reposant. C’était comme s’il avait déjà choisi, lui, comme s’il était déjà dans ces terres inconnues que j’allais progressivement découvrir au cours des prochaines années.
J’ai déniché un bistro haut en couleurs locales et me suis installé à une table qui longeait la fenêtre donnant sur la rue. La salle était grande et lumineuse, le plafond élevé laissait de l’espace aux pensées. J’ai commandé un expresso à la serveuse, une femme qui boitait, vraisemblablement à cause de ses hanches, mais qui boitait avec naturel si j’ose dire. Son sourire, sa gentillesse, sa chaleur laissait penser qu’elle avait intégré son étrange déhanchement à ses gestes, qu’il ne l’entravait plus. On boite tous un peu, d’une manière ou d’une autre, et on finit par s’y faire, par sourire malgré nos claudications, nos manques, nos cicatrices, parfois même un peu grâce à eux. Peut-être qu’elle avait quelque chose à voir avec ses hanches, la chaleur de cette femme, sa modeste grâce. J’ai pensé à tout ce qui m’avait mené jusqu’ici, tout ce qui ne m’empêche plus d’avancer, claudiquant peut-être, mais ne souffrant plus tant de mes anciennes blessures, au contraire, heureux de constater ce qu’elles m’ont permis de découvrir, ce qu’elles m’ont apprit, l’occasion qu’elles m’ont donné de goûter de la vie avec plus de conscience, et que j’ai saisie.
Le café était délicieux, d’un noir opaque, onctueux, presque solide. Je m’attendais à sortir mon carnet pour prendre des notes, raconter un peu ce moment si particulier. Mais le rituel n’a pas eu lieu. Je n’ai pas eu envie d’écrire. La tête toujours vide, je préférais préserver le calme de ce corps sans pensée, présent, disponible, ouvert. Je sentais le poids de cet organisme à partir duquel j’existe. Sans douleur, sans malaise, un lieu chaud et doux à habiter, confortable, amical.
Et je regardais autour de moi. Le couple de vieux bourgeois lisant chacun son journal, dont les regards et les mots de connivence contredisait l’impression de froideur et de distance que je m’étais fait, la tablée d’ouvrier avec l’apprenti qui apprend son métier et ses habitudes, jetant un regard inquiet sur le collègue qui ne rit pas à ses blagues et plante ses moustaches dans une chope de bière, l’homme au faciès rubicond qu’un demi de vin accompagne dans sa solitude, la femme à l’esprit malade qui tient ses béquilles dans les bras et avance en titubant jusqu’à sa table habituelle, non sans avoir lancé d’une voix chantante et tonitruante un grand bonjour aux serveuses depuis le fond de la salle. Je regarde cette scène d’aujourd’hui et de toujours, j’observe ces spécimens exceptionnels et banaux, il y a tant de vie à lire en eux, tant d’heures de vie passées à respirer, à espérer, à attendre, comme moi. Je les aime bien. Dans l’état où je suis, on dirait que le monde entier m’est sympathique.
Une demi-heure passe sans rien faire, sans rien exiger, sans rien chercher. Avec ce
rendez-vous derrière moi, cette décision déjà imprimée dans mes muscles, c’est comme si j’avais déjà fait ma journée, comme si je ne pouvais guère en tirer plus. Les nécessités de ma vie sociale
n’ont plus prise sur moi, je n’ai plus rien à faire, plus de tâche à accomplir, je me sens loin de tout, près du monde, plongé dans la vie, seulement préoccupé d’être. Je n’attends plus rien. Je
respire, je sens, j’observe. Et je sais que cette demi-heure m’inspirera un texte, plus tard, dans lequel je tenterai de décrire ce moment particulier qui avait la particularité de se passer de
mots. Au bout d’un moment, la tasse vide, l’heure avancée, il me faut quitter le bistro, retourner là où je ne peux rester en observateur contemplatif et aimant, là où je suis forcé de perdre un
peu de poésie, d’en troquer quelques pièces contre un peu de prose, pour vivre, tout simplement…

Jude, Rufus Wainwright, Nicolaï Dunger… Fin de fin de semaine. Dimanche soir. Après la promenade sous les feuilles ensoleillées, malgré l’obstination grise des cieux. Hey-Cee comme les compagnons d’une époque joyeusement avinée l’ont surnommée, nous avons parlé autant que nous avons marché, puis nous sommes retournés au lieu des premiers temps, dans une nouvelle dimension de nos êtres, ouverts à de nouvelles perspectives, que nous n’aurions jamais osé imaginer alors. Pourtant nous y sommes. Et nous sourions, d’une joie complice, d’un émerveillement soulagé, à force d’apprendre l’impensable de soi. Quelles promesses indicibles alors ?!
Plus tard, au moment où il ne restait qu’une tranche d’heures vouées au repliement, avant la semaine et sa litanie d’obligations marchandées, je découvre le message, l’invite, la demande. Amènes-toi, amigo, c’était pas prévu, mais la tienne présence trouvera sa place ici, dans cette mienne sacralité du dimanche soir. Vas-y, viens avec tes canettes, ton amitié et tes soucis, quel plaisir de déroger au culte solitaire, quand j’y pense, après toutes ces années. Tracy Chapman, Jeff Buckley, Damien Rice… Comme il est bon de t’accueillir ici, dans cette mienne vie qui fut si longuement dépourvue d’échos, de sensibles connivences. Vas-y, répands-toi, que je me répande aussi un peu. Creusons ensemble ce que c’est, d’être.
Deux psychologues qui pérorent : « Ouais, ces sociologues qui pensent que tout est sociologique, ces historiens qui pensent que tout est historique, ces biologistes qui pensent que tout est neurologique… alors que tout est… psychologique !!! » Ah les rires ! Ta belle façon de réduire les réductionnismes à leur pauvre bêtise, leur frileuse couardise, leurs aveugles prétentions ! Leur compréhensible protectionnisme identitaire… Tout est complexe, infiniment imbriqué, immanquablement plus multiple que notre doux besoin de simplicité ne le souhaiterait. 100% inné et 100% acquis, une réponse comme il en faut à toutes les questions abrutissantes, comme il nous en plait.
Un beau dimanche.

Construire l'univers, maintenant, tout de suite. Sans plus attendre. Soirées sous les étoiles, autour d’un feu, de la musique, des couleurs, des fleurs, des arbres, de l’herbe, des couchers de soleil, des potes, des filles, du ciel, de l’air, du vent, de la pluie. Frotter ma peau contre l’écorce terrestre. La lenteur sensuelle d’une présence à l’instant. La sagesse de soigner ce lien intime. Sortir d’un certain usage de l’existence, de cet état de conscience mal orienté. Voir la poésie, la beauté, la phosphorescence, la luminosité, voir cela avant tout le reste.
Oublier d’un profond oubli cette sagesse politesse gentillesse molle propre policée. Revenir à la poésie simple, brute, rugueuse, imparfaite, impertinente, une poésie à la Fante, une poésie dans la vie. Du bordel, du foisonnement organisé. Poésie sur la route, poésie du voyage, poésie hallucinée, à la Cendrars.
Reconquérir la conscience large. Renaître enfant sauvage, en vacances des autres, de
leurs regards, de leurs séductions. Etre celui qui s’en fout, le nonchalant. L’homme de la mer, l’homme nu, l’homme tranquille. Résider au beau milieu du Grand Calme. Se foutre la paix, une fois
pour toutes. Un retournement des valeurs, une transformation des finalités : le pour quoi n’est pas la reconnaissance, le pouvoir, l’inquiétude des capacités, mais le partage, la mise en
commun, l’échange. Passer du fonctionnement stratégique, opérationnel au mode de l’amour, de l’acceptation, du sensible.
Il faudra que la nonchalance soit plus viscérale, pour que l’ambiance s’installe,
qu’elle prenne corps, qu’elle prenne possession. Mais finalement, les visites sont jouissives d’être des visites, le passage tient tout son goût d’être passage. Seulement, elles drainent des
valeurs si fondamentales, ces lignes de cœur, qu’il est bien difficile d’observer avec quelle malignité la distance s’est installée, une fois de plus. Heureusement, c’est d’en fleurer les
essences volatiles qui les font revenir au front des pensées. Un bon signe : la côte n’est pas loin.
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