Mardi 11 décembre 2007

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Un désir de poésie partout, dans les yeux, dans la tête, dans le cœur, à même la peau. Et des idées qui vont d’une surface à l’autre, qui cherchent où s’agripper, où prendre. Des questions qui s’enroulent autour des veines agitées. Un joyeux mélange, affamé, aux aguets, intensément attentif.

Un désir de poésie partout, dans le ventre, dans l’âme, dans l’esprit, à même la bouche. Et des impressions multiformes qui se font et se défont à toute vitesse, qui s’enchaînent et déroulent la bobine de mes fantaisies intérieures. Un étrange mélange, inquiet, curieux, avide d’existence, impétueusement avide de sentiments. Un puissant désir de poésie, qui me brûle de l’intérieur, me consume d’un feu dont je ne guéris pas et ne veux pas guérir, surtout pas. Maintenant qu’il fait moins mal, maintenant qu’il ne m’empêche plus de participer à la communauté humaine, maintenant qu’il ne détruit plus ma faculté de participer aux humaines habitudes, maintenant qu’il est devenu le foyer auprès duquel tout se répare.

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Mercredi 5 décembre 2007

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Echancrure de soleil dans les brumes matinales, mousse lumineuse dans laquelle les corneilles se fraient une voie aérienne. Le son d’un piano qui donne la charpente harmonique au paysage et envoûte le spectateur ahurit. C’est le tempo de l’univers qui semble ralentir, chaque instrument s’accordant à la nouvelle cadence, on entend de longs silences qui suspendent les souffles, font émerger les sensations, dilatent les pupilles. On perçoit les battements sourds du cœur dans le cou, dans la poitrine, jusqu’au bout des doigts, infinitésimales enflures de sang qui invariablement s’éteignent avant de ressurgir, pour l’instant… C’est à ça près que je tiens.

Ombres ciselées des oiseaux qui se meuvent en groupe devant l’écran céleste et y dessinent des formes géométriques. Les hauts stratus immobiles sont à celui qu’on prenait pour une coupole de verre comme la fine surface de gel sur une flaque d’eau aux petits matins d’hiver : fines stries enlacées et grandes verges droites coupantes qu’on croirait pouvoir briser d’un doigt. Ce sont ces images qu’il m’est donné de voir aujourd’hui, sur cette Terre où je suis en oubliant souvent que j’y suis. En oubliant encore plus souvent l’espace qui la contient et qui, par son immensité, dévaste mes sentiments. C’est son doigt immatériel, son immense tige de vide qui me brise au moindre contact.

La douceur trop belle de ce rayon solaire qui, huit minutes après son départ, parvient à nous en se glissant entre les volutes humides de l’atmosphère. Particules ondulatoires parties du mastodonte de feu ricochant à la surface de notre petit univers, renvoyées aux confins intergalactiques pour une lecture qui remonterait le temps, notre temps. Le monde que j’habite de ma conscience quotidienne est si petit, celui qui m’abrite de ses possibles imprévisibles est tellement plus vaste. Je pense soudainement à sa richesse, sa diversité, ses infinies différences et je réalise alors tout ce qui m’échappe, tout ce que je ne connaîtrai jamais et qui me heurte dans ma petitesse, mon impuissance, ma finitude… Mais qui est aussi une promesse de découvertes sans fin.

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Vendredi 2 novembre 2007

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Regarder sur le mur d’en face les dernières lueurs du jour. Ne s’inquiéter de rien d’autre. A mesure que leur teinte se densifie, l’ombre qui les poursuit monte lentement, avale des rangées de fenêtre par couches successives. Au-dessus, le bleu du ciel commence à perdre de son éclat. Ce petit manège, orchestré en secret par un mouvement dont l’amplitude dépasse l’entendement, met à mal les capacités représentatives. Ce petit manège est fascinant.

En oubliant tout le sérieux du monde, s’attarder un moment sur ce spectacle. N’avoir à l’esprit que son innocence stratégique, sa simple manifestation. Qu’y a-t-il à tant aimer cela ? C’est que la vie s’y résume, s’y condense, s’y raconte. C’est aussi, et peut-être avant tout, que la beauté et le jeu des couleurs sont captivants. Ensuite viennent les interrogations, les réflexions réfléchissantes : il y a un mouvement derrière tout cela, une planète qui oscille et tourne, il y a un creux dans l’espace, une profondeur vide et habitée. Il y a ce temps par lequel la lumière se consume, comme moi.

Voici la minute où le soleil se réfléchit dans une fenêtre. Point de suspension sans ses deux congénères, indice flottant de l’impernance, œil d’étoile auquel je dois tous les possibles.

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Mardi 30 octobre 2007

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Quelle subtile atmosphère en cette automnale déclinaison des heures, hier, sous la délicate et furtive apparition des nudités célestes. De la lumière à la température, des sons aux odeurs, tout semblait converger vers une même perfection des humeurs. Nous nous sentions léger et pesant à la fois, dans cette apesanteur intemporelle que nous proposait la Terre. Tout le monde avait entendu l’appel, senti la présence d’une singulière ambiance, tout le monde était sorti, promenant son nez au vent, levant le visage au ciel, humant l’air, croyant à peine à cette soudaine tendresse tout autour de soi, cette beauté qui débordait de partout.

Pesante et légère. D’une mélancolique gaieté, l’âme endolorie par tant de douceurs impalpables, presque irrecevables, avançait étourdie au sein de ce monde à peine réel à force de sublime. Ame chantante dans le silence de son intimité, qui écrivait sur les feuilles tombées les strophes de son envoutement. Infiniment charmée par les couleurs veloutées qui l’entouraient et lui contaient l’histoire des temps illimités, de ces heures perdues en rêveries essentielles, longues attentes vierges d’exigences et suspendues aux lèvres du monde, attendant patiemment qu’un sens émerge, en vain.


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Dimanche 28 octobre 2007
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Dressé tel un totem, le soleil et son socle de reflet lacustre irradiait d’une intense lumière. Le corps incandescent du jour à naître. L’image laisserait une trace indélébile, à jamais gravée dans la glaise de la mémoire. Elle était d’une telle beauté, elle évoquait tant d’insondables concavités de l’âme, elle soulevait tant de voiles qui pourtant ne révélaient qu’un long silence, un arrêt des événements. A l’intérieur elle restait comme un repère. L’être pouvait la rappeler à son regard, elle le replongeait aussitôt dans une ivresse contemplative, une naïve stupeur. C’était l’extase, lente, onctueuse, sublime, émerveillée. Nostalgie première, sanglots étouffés dans leur indéchiffrable signification, une tournure mélancolique de l’esprit qui gonflait, plein d’interrogations nébuleuses. L’enfance des voyages dans les territoires d’une nature indomptée, sauvage, originelle. A cet instant, l’être était tout entier tendu vers son désir d’immensité. La conscience droguée par les molécules de beauté, il n’aspirait qu’au retour à la matrice universelle, il se sentait fils prodigue de la terre perdue. Exilé douloureux d’un monde évanoui, dont il pouvait seulement espérer reconstruire un jour le moule enveloppant.

L’imprégnation profonde des ondes harmonieusement lancées et réverbérées continuait de l’habiter comme une chanson résonnant au fond d’une chambre d’écho. Elle alimentait son étonnement apaisant et douloureux, sa tendre mimique souffrante. Sur son visage se lisait mélangées les irrémédiables pertes et leur nourrissant souvenir, les espoirs vivants et leurs ancêtres déçus, la joie muette d’être là, dans ce chaos incertain et fou, ce miracle stupéfiant de pouvoir participer à l’aventure de la vie. L’ampleur de son affection terrassait son entendement, il en suffoquait parfois. La conscience pouvait embrasser des dimensions qu’autre chose en lui ne pouvait contenir, les émotions le débordaient, ses sensations étaient plus grandes que son corps, son esprit réduit à l’impotence et la maladresse. Il envisageait ce qu’il ne pouvait embrasser et souffrait de sa jouissance, jouissait de sa souffrance. Comme suspendu par un fil au-dessus d’un gouffre, il avait le souffle court et cherchait à se saisir des pensées qui le traversaient comme des foudroiements, cordes tendues auxquelles il s’agrippait dans un bonheur de désespérance. Chaque seconde était grosse d’infini, tragiquement consciente de son caractère éphémère, reflétant une fragilité si proche de l’existence, si révélatrice de l’ultime vérité concernant son sort ultime.

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Mercredi 24 octobre 2007



Un bref moment de rêverie. Dans le jour qui avance, précipite ses heures vers demain. Suspendre l’instant. Au beau milieu des obligations, trancher une part de rêverie gratuite, d’inutile contemplation des choses. Pour se reposer un peu des gestes précipités, regarder derrière le théâtre des apparences et revenir quelques instants au creux de soi. S’installer dans l’alcôve douce d’une retraite, somnolence éveillée et sourire béat, torpeur indolente dans le cours des heures pérennes. Dans cette pièce remplie de gigantesques coussins, calfeutré pour faire silence, pour se débarrasser des scories du jour. Comme deux grands bras tendres qui s’ouvrent et se creusent pour faire une place, une cachette à l’abri de tout, une maison sûre et chaude. Au milieu du chahut et des luttes vitales, un petit cercle privé dans lequel nul n’est invité, sinon l’intime. Cercle sacré tracé à même le sol, entouré de flammes protectrices et rassurantes, au sein duquel il est possible d’être tout soi. La lumière est douce, l’atmosphère caressante, le vulnérable peut sortir de sa cachette, il ne risque rien. Là, il fait bon être. Tout est calme. En paix.
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Vendredi 19 octobre 2007
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Les rebonds du vent dans les cheveux.
La froide griffure de ses caresses.
La densité chaude de la lumière.
La retenue soudaine du temps.
La mélancolique naissance du crépuscule.
Les mouvements de balançoire des arbres.
La suspension d’une note de silence.
Le souffle lent et régulier dans la gorge.
L’attention suspendue entre toutes choses.
La paix déposée au creux de l’âme.
L’heure aux étranges allusions d’éternité.
Le secret amour d’une plénitude solitaire.
La subtile ivresse du langage renversé.

L’inordinaire béatitude des sensations poétiques.

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Vendredi 19 octobre 2007

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Depuis l’endroit où mon corps git impuissant, à travers la fenêtre, je ne vois que les nuages. En ces jours de Bise, ils se déplacent à grande vitesse du Nord au Sud, poussés par les solides mouvements d’air. Cortège de volutes blanches aux bords ciselés, ventres gris-bleu et dentelles diaphanes qui survolent à vive allure la contrée, tel un troupeau en transhumance, une horde volante en migration, ils passent en silence devant mes yeux fascinés. Alité, privé de ma liberté de mouvement, je regarde cet étrange défilé et, par un subtil jeu de reflet, il me raconte une histoire. Mon passage, ma petitesse, le passage des Hommes et de leur petitesse, leur terrible et sublime destinée, la beauté du monde, l’étrangeté de toutes choses. Le mouvement continu de la vie. Le mouvement continu de la vie. L’incessante progression du temps. L’approche discrète et sûre de la mort, inexorable progression sur le chemin qui mène à l’ombre infinie. Lente et rapide, comme la course de ces nuages vers une destination inconnue, c’est ma vie que je vois défiler ainsi, dans le reflet que je choisis sur le visage de mes compagnons célestes.

L’émerveillement et la terreur se mélangent. Une sorte de fascination atterrée, un immense silence intérieur. Le sentiment de toucher du doigt à la quintessence d’une vérité humaine. L’impression d’être au cœur de notre condition, d’en comprendre – par les sentiments – l’ambivalence fondamentale. Une émotion composite qui serre le cœur, saisit l’âme et subjugue l’esprit. Corps immobile, arrêté, en suspens. Enchantement irrationnel, stupeur animale, l’œil hypnotisé par les enroulements de matières diaphanes, la danse de ces masses blanchâtres flottant dans l’atmosphère, mon être s’oubliant bientôt totalement devant ce spectacle, dans lequel je finis par me confondre.

Mon invalidité se transforme en privilège, celui de rester là à regarder passer les nuages. Inutile et merveilleuse occupation.

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Jeudi 18 octobre 2007
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Ciel qui s’ouvre, comme un appel, une invite aux allures de destinée. Sur la grande voile bleue se dessinent les plus folles architectures du devenir. La belle violence de la lumière éclaire tout ce qui est porté d’espoir et de désir. Elle renait à l’instant l’envergure poétique. Sous la simple apparence de cette immensité bleue, réapparaissent les dimensions endormies, les aspirations au sensible. C’est le souffle puissant de l’amour qui se fait entendre, les tressaillements d’une course enfantine sur l’herbe grasse qui tendent les muscles impatients.

Chanter comme chante ce poumon bleu, de tout son corps, gratuitement, simplement parce qu’il a besoin d’expulser un trop plein de bonheur. Ouvrir le cœur comme il présente son ventre infini, dans l’insondable de son mystère et la profondeur de son histoire, sans attentes, seulement réjoui de battre, comblé s’il rencontre l’harmonie d’un autre rythme, ému de sentir la vie qui coule en lui, autour de lui, à travers lui. Accueillir la joie passagère comme il recueille et disperse les rayons solaires, sans garder ni retenir, en éclaboussant de lumière le monde qui l’entoure. Conscient que demain les nuages voileront peut-être son visage, mais sans en être attristé ni inquiété, plutôt rendu à la grâce d’être ainsi épargné, humble de sa légèreté.

Les oiseaux qui dansent dans cet océan d’air et de lumière font penser à la liberté convoitée par le rêveur. De leur vol, l’insouciance, la gracilité, l’aisance, charment l’être qui s’y mire et en soupire la sienne impossibilité. Mais il aime se confondre dans leur arabesques transparentes, il s’imagine un autre poids, un autre chemin. Ce faisant, il se rejoint dans sa propre substance, limitée, déterminée, sans cesse rattrapée par le réel, et au fond il se dit qu’il est bon d’y être. C’est tout ce qu’il a, et ce n’est ni peu ni beaucoup, c’est.
par complexus publié dans : La Posture Contemplative
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Complexus ?

  • : L'être soi en errance existentielle
  • complexus
  • : D'humeurs en états d'âmes, par les mots et les images, raconter le quotidien d'une rencontre sensible avec soi-même, autrui et le monde... Décliner poétiquement les façons dont l'identité humaine trouve son chemin dans la complexité d'une existence... En cherchant à traduire fidèlement le vécu intérieur, proposer un écho ouvert où chacun puisse entendre ses voix intimes...
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