Lundi 10 décembre 2007




Un étrange calme. Tout mouvement intérieur cessant, une disposition à être. Lire dans un fauteuil. S’enfoncer dans une œuvre de Thomas Bernhard. Le confondre avec Robert Walser, et sans cesse reprendre l’esprit : non, c’est Bernhard, ce n’est pas Walser. Sans doute la folie en filigrane qui rappelle l’autre, le délire des phrases, leur délirante et étrange beauté. La force poétique des redondances dans ce livre, la musique qui survient dans ces reprises, comme un thème qui revient ponctuer la marche harmonique. Le neveu de Wittgenstein.

Un dimanche inordinaire. S’installer, n’est-ce pas immanquablement accepter d’être là ?! Accepter d’être là où je suis, psychologiquement, sociologiquement, philosophiquement, physiquement, humainement… Maintenant. Cesser l’exigence absolue de se rêver, penser, vouloir, espérer, ailleurs. Ce calme particulier. Je remarque qu’il vient souvent marquer les moments de transition, quand une lutte prend fin et que la prochaine n’est pas encore entamée. Une petite aire de repos, un répit.

Journée hors temps, hors champ. Journée en dehors du cadre de la prise de vue, donnant sur possibles avenirs, révélant les sédiments tenaces des plus lointaines rêveries. Journée qui voit de loin, pour dire ce qui est au plus près, si près qu’on n’y voit bien que de loin.

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Jeudi 6 décembre 2007

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Après la caresse ressentie, après le léger gonflement de poitrine, juste après la joyeuse inspiration, il reste le flou d’un sentiment très ambigu. Dans le fond, le jugement positif n’est pas plus recevable que le négatif. Il installe celui qui reçoit dans un semblable lieu de désolation, un espace de solitude et d’abandon, de distance. Il n’y a pas rencontre, il y a étiquetage de loin. Il n’y a pas réciprocité, mais évaluation et élection. Il n’y a pas échange et proximité, il y a offrande embarrassante, car il n’y a plus d’horizontalité mais un dépôt unilatéral et vertical. Il est seul le roi sur son trône.

L’émetteur se perd aussi dans ce qu’il voudrait n’être qu’une très agréable parole. D’entrée de jeu, il porte sur celui auquel il s’adresse les représentations que son esprit construit à partir de son émotion. Emotion qu’il quitte précisément, à laquelle il se réfère pour dire ce qu’il dit sans forcément se rendre compte du glissement, du saut qualitatif inconséquent : son émoi n’est pas son évaluation. Mais c’est bien cette émotion qui influence par la tangente son appréciation. Alors, quand c’est la joie, l’émerveillement, la sensibilité à fleur de peau, la vérité intérieure, l’autre est bon, juste, valable, et même souvent « meilleur » ; quand c’est la souffrance, la blessure, le désaccord, alors l’autre est mal, faux, voire un salopard, et il ne vaut rien. Dans les deux cas, le processus est le même : à partir d’un vécu qui m’appartient complètement, je définis l’autre et le résume à ma définition, je le contiens dans ce que j’estime être une adéquate représentation de sa personne. Ce faisant, non seulement je rends l’autre responsable de mon émotion, négligeant tout ce que celle-ci dit de mon histoire personnelle, de ma sensibilité propre, mais en plus j’échappe à moi-même et je rate tout ce qu’il m’est offert d’apprendre, de saisir, ou simplement de sentir de moi. On serait alors tenté de penser que c’est parce que celui qui juge ne se rencontre pas complètement qu’il finit par ne pas pouvoir rencontrer l’autre.

Or, c’est précisément cette émotion dont il faut pleinement se saisir, car c’est elle qui peut être le matériau d’un réel échange, d’une réciprocité plus communicante. « En lisant ce texte, j’ai ressenti ces choses, ces images me sont venues à l’esprit, je me suis senti bien/mal, ça m’a rappelé tel événement, etc. » Il se passe quelque chose de radicalement différent. De beaucoup plus proche de la réalité, d’une réalité incarnée, sensible, qui laissera des traces profondes, justement parce qu’inscrites dans la chair et non pas dans l’évanescence d’une construction de l’esprit. En recevant un tel écho, je ne suis plus seul, l’autre ne m’abandonne pas avec son cadeau dans les bras, il reste là, présent, près de moi et me livre ses impressions, me proposant un réel échange, une rencontre d’être à être, chacun portant ses bagages, sans rapport de puissance, dans un échange de subjectivités qui gagnent en complexité à mesure qu’elles prennent conscience d’elles-mêmes, des autres et des infinies subtilités de nos interactions. Il n’y a plus à débattre alors de qui a raison ou tort, de qui fait mieux ou moins bien, chacun apporte son lot de perceptions, réceptions, et au final nous ne pouvons que nous émerveiller et nous enrichir de nos différences et ressemblances.


Lire, c’est écrire. Chaque lecteur réécrit le texte qu’il lit. Lire, n’est-ce donc pas se rencontrer soi-même avant tout ? Bien plus nourrissant qu’une caresse égotique, c’est le partage de ce vécu intime, d’une éventuelle intensité de vibration au moment de la lecture qui fait la finalité d’une mise à découvert d’un ouvrage. Partager l’écrit (comme n’importe quel résultat d’une activité créatrice), c’est un prétexte à la rencontre. Ce n’est pas l’attente d’une évaluation de la « qualité » de l’écrit qui intéresse celui qui propose les résultats de son travail, ce sont les retours de vie, donc les retours de vécus, d’humanité ressentie…
       
Orgueil et estime de soi ne se nourrissent pas à la même auge. Et si c’est parfois le cas, c’est la façon d’en recevoir, mastiquer et digérer la nourriture qui est radicalement autre. Un jugement positif sustente l’orgueil mais il gave l’estime de soi qui, après une brève ivresse, se sent lourde et comme trompée. Elle sait que ce qu’on lui a donné ne contenait pas les substances dont elle a besoin pour vivre (et dans vivre, il y a du mouvement, des hauts et des bas, une estime de soi positive en permanence ne rend pas plus service à son possesseur qu’une estime de soi négative). Ce dont elle a besoin, c’est de voire qu’elle peut déclencher sur elle-même et chez ses partenaires humains des réactions agréables, tout en sachant qu’elle n’en est pas responsable – sinon elle se dénature et se mue en orgueil, en fantasme de toute puissance. L’orgueil, lui, aime tout ce qui le sépare de ce à quoi il ne veut pas être identifié. Malheureusement pour lui (heureusement pour nous), nul n’est parfait. D’où la quête infinie et l’insatiable faim qu’il suscite, et les pièges qu’il tend lors de tout choix où l’estime de soi est en jeu.

Ainsi, la fierté a un double visage. Il y a celui qui écrase et celui qui rayonne. Le premier cherche à éteindre toute menace environnante sur son piédestal, l’autre est simplement heureux d’apprendre qu’il peut illuminer d’autres visages et ravi de partager le périmètre qu’il habite avec sa légèreté du moment. Il y a d’un côté une citadelle qui se défend et ne supporte pas la vue d’une autre citadelle semblable, de l’autre un espace ouvert, propice à la curiosité et la joie des différences subtiles et des intérêts communs.

Autre avantage de cette prise de conscience : les impressions négatives partagées ainsi sont aussi enrichissantes que les positives. En outre, point non négligeable, il devient beaucoup plus facile de les exprimer. Et de les recevoir…
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Mardi 4 décembre 2007

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Une fois la priorité remise au cœur des préoccupations, la Terre semble tourner plus rond. C’est comme une bille dont le centre de gravitation retrouve ses marques, elle cesse alors d’ajouter aux imprévus quotidiens ses propres mouvements chaotiques. Solidement ancrée par le milieu, elle oscille à peine en suivant les courbures du sol, souplement, sans plus perdre sa trajectoire. Les secousses sont amorties avec une autre gentillesse d’humeur.

Les obstacles ne déclenchent plus de soupirs rageurs ni de coulées d’amertumes, parfois ceux qui prenaient tant de place finissent par passer presque inaperçus. L’esprit ne fait plus ses calculs d’épiciers, s’inquiète moins de savoir s’il s’y retrouve dans ces échanges frauduleux auxquels il est condamné : il sait qu’il en aura pour son compte, le point de mire le lui assure. Les yeux recommencent à voir. La peau à sentir. Le cœur à s’ouvrir.

Content et donc disponible aux autres. Les portes sont ouvertes à nouveau. La rêverie retourne son sablier, repart pour un tour de manège. Faire ce qui est le plus désiré et c’est le monde entier qui redevient désirable.

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Lundi 3 décembre 2007

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Difficile de faire peau neuve sans exfolier jusqu’aux extensions de soi.

Je suis là où je sens ce qui attend, au contact de ce qui émerge lentement. Il semble grandir comme un arbre : en circonférence, chaque année il gagne un millimètre d’épaisseur. Ce faisant il s’étend plus haut vers le ciel et s’enracine plus profondément.

La façon de changer le périmètre n’est pas sans rapport avec le sens du changement intime.

Pour ne pas oublier ce que c’est de vivre simplement. Et pour ne pas oublier ce que c’est, simplement, de vivre.

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Mercredi 14 novembre 2007

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Ecrire pour s’extraire du monde.
Ecrire pour se rencontrer.
Ecrire pour mieux sentir, mieux voir.

N’avoir rien à dire, mais écrire quand même, parce que le geste fait du bien.
N’avoir rien à dire empêche de dire ce qui ne compte pas.

Avoir le temps d’écrire. Quels sont les êtres qui peuvent se targuer d’avoir le temps d’écrire ?! Dans quelle réalité sommes-nous ? Nous sommes si libérés de la faim que nous avons le temps d’écrire. Et nous souffrons parfois de ne pouvoir écrire, quand d’autres souffrent d’avoir faim. Dans quelle réalité sommes-nous ? Qu’avons-nous oublié, qu’oublions-nous ?

Ecrire pour donner sens.
Ecrire pour construire sa vie.
Ecrire pour retrouver la joie.

N’avoir rien à dire et tomber sur des mots inattendus.
N’avoir rien à dire et découvrir ce qui est dit malgré soi.

Avoir le temps d’écrire. Je ne laboure pas mes champs, je ne lutte pas contre le froid, je ne m’inquiète pas de l’hiver qui arrive, j’écris. Il n’y a pas de honte, mais il y a une chance certaine, un luxe d’existence. Et il me semble qu’il me faut le savoir, mieux : ne jamais l’oublier. Si je ne veux pas avoir honte un jour, de ce que j’écris, de ce que je suis, de ce à quoi je prétends. C’est vite fait, d’oublier et de penser que tout est normal.

Ecrire pour écrire.
Ecrire pour rire.
Ecrire pour lire.

N’avoir rien à dire et puis tomber sur des mots qui en appellent d’autres.
N’avoir rien à dire et se laisser surprendre par tout ce qu’il y a dire.

Ecrire pour rencontrer.
Ecrire pour se séparer.
Ecrire pour peser ses mots.

Ecrire tandis que la Terre tourne, tandis que mon sang s’enroule en tourbillons dans mes veines, tandis que je respire encore, tandis que d’autres ne sont plus là, écrire devant la vie et devant la mort, écrire la vie et la mort, écrire comme je respire, écrire en connaissance de cause : en percevant la vanité d’écrire. En face de la mort et de la vie, qu’est-ce qu’écrire, c’est trivial et c’est important, c’est nul et c’est essentiel. 

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Lundi 12 novembre 2007

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Est-on encore soi quand on est saoul ?!

Oui et non. Oui serait trop simple, non également. Alors croire que le oui est encore plus oui, qu’on est encore plus soi quand on est saoul…Sinon qu’un soi aviné est plus proche d’un soi aviné que d’un soi non aviné… Mais un soi aviné n’est pas un soi non aviné, c’est toute la différence, ce sont deux réalités, deux vérités bien différentes, je crois. Sans compter qu’aviné le soi n’est pas le même qu’alcoolisé, c’est dire si les comparaisons sont vaseuses. Etes-vous le même lorsque vous avez bu du vin rouge, du vin blanc, de la bière, des digestifs ?! De toute évidence, non…

La bière et le vin rouge n’ont pas les mêmes effets que le vin blanc ou que les alcools forts. Où est la vérité dans l’émergence psychologique qui survient ?! Si l’un provoque ruminations et enfermements, alors que l’autre dispose à l’extravagance joyeuse, que reste-t-il d’une volonté de tirer là le parangon d’un soi libéré de ses pseudos enfermements ?! Croyances et superstitions, confirmations des paradigmes qui ont besoins de rassurance pour légitimer leurs présupposés.

C’est bien égal. L’intérêt, autant neurologique que philosophique, mais surtout existentiel, phénoménologique, se reporte au vécu de chaque subjectivité en fonction de chaque type de molécule : qu’apprendre sinon que telle substance a tel effet sur vous ?! Puisque la même aura un autre effet sur votre partenaire… Quel intérêt à la généralité, sinon la douce ivresse de ce besoin premier de comprendre, de catégoriser, de compartimenter ?

La bière me déprime, le vin rouge m’endort, le vin blanc me dynamise, les liqueurs m’abrutissent, les alcools forts me désinhibe, après quoi ?! Choisir… Et faire confiance qu’il est possible de se connaître sans ces artifices, que c’est même le seul moyen de connaître le soi le plus dépourvu de faux-semblants…

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Mardi 30 octobre 2007

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Une simple brise passant par là. Ou l’absence totale de mouvement d’air. Les ailes ne feront pas tout. Et s’il est nécessaire d’en bâtir de solides, l’effort ne suffit pas, ne suffit plus. Il est devenu nécessaire de développer quantité de ressources annexes pour donner à son vol l’ampleur de son désir. C’est que l’environnement n’est plus si favorable et que l’espace est saturé d’intentions par trop identiques – souvent au service d’une évidente médiocrité. Sans compter que les valeurs sous-tendant les exigences ont glissé, se sont insidieusement transformées. Sous l’égide du régime de la rapidité/efficacité, le résultat et l’effet priment sur presque tout. Le plus regrettablement sur la richesse des processus et donc de leur qualité – si c’est d’une qualité de vie dont nous parlons.

Précipitation et aveuglement ne gênent pas tant que le résultat (évalué à court terme et selon l’apparence de sa réussite plutôt que selon la manifestation de ses bienfaits) est obtenu. (A vrai dire, écrire un blog a quelque chose de cela, dans son urgence quotidienne et l’absence de maturation donnée au propos. Pour l’éviter, il faut périodiquement revenir sur ses traces et reprendre ce qui a été dit, vérifier, reformuler…). C’est que prendre du recul, questionner les actes, interroger le sens, toutes ces manipulations réflexives sur l’agir demandent temps et énergie. Elles sont exigeantes, elles complexifient l’ensemble des comportements, des prises de décisions, en obligeant le regard à voir la complexité et le corps à la sentir. Que d’inconforts ! Que de malaises ! Que de difficultés ! Mais l’explication n’est peut-être pas l’évitement, plutôt une sorte de soumission résignée au pseudo ordre des choses, ou une concession souche qu’il faut assumer en se pliant à ceux à qui elle a donné du pouvoir, concédé de l’influence. Explication qui ne peut être si simple, dont l’architecture se devrait d’être une considération multifactorielle, explication qui échappe donc à l’entreprise d’une petite réflexion matinale. Bref. Je me suis égaré…

Il était question d’envol, de brise et d’amplitude existentielle. Je voulais dire que malgré toutes les astuces inventées, malgré tous les écueils évités, les épreuves surmontées, les échecs transcendés, malgré tous les inconforts, les malaises et les difficultés qu’il a fallut confronter, accepter, assumer, malgré le temps et l’énergie investis pour… Pourquoi d’ailleurs ?! Qu’est-ce qui fait qu’un être se mobilise pareillement pour ne pas prendre les choses comme elles apparaissent ? Le choisit-il vraiment ? A chacun ses motifs – conscients ou inconscients, volontaires ou involontaires, intentionnels ou accidentels (je vous laisse le soin d’échanger tous ces « ou » par des « et » – disons plutôt que je vous invite à le faire). Se protéger d’un jugement négatif et de la menace de rejet qu’il laisse prévoir en est un, c’est même très souvent le nœud de bien des psychologies, mais c’est un nœud qui peut s’enrouler autour d’une infinité de thématiques. La nature de ce qu’il protège sera propre à l’affection de chacun, la petite pièce fragile logée au creux de sa boucle se trouvant être la conséquence d’une histoire, immanquablement singulière. Une attaque portée sur ce point sensible peut s’avérer intolérable, l’identité si fragile face au jugement venu toucher ce vulnérable du vulnérable qu’il ne reste pour option que l’impulsivité des comportements automatiques : l’évitement, la défense agressive ou la soumission meurtrie. Parce qu’il met à mal les fondations sur lesquelles toute une vie s’est ébauchée, construite, et parce qu’on ne peut y toucher avec indélicatesse sans provoquer des remous d’une surprenante violence (Il n’y a pas de message personnel ici, le temps venu je prendrai les voies d’accès directs, mais il y a encore à mieux comprendre avant). Je m’égare à nouveau, emporté par ce qui se travaille dans l’ouvrage spontané et (non pas ou) dirigé de mon développement, ce qui mûrit et se digère au rythme personnel de mes cicatrisations ontologiques.

Terminons donc cette histoire d’ailes en attente d’un appel d’air. Elles peuvent bien être devenues fortes ces ailes, avoir pris de l’assurance, être sûres de leurs capacités porteuses, il se peut pourtant qu’un facteur échappant partiellement à la maîtrise de leurs intentions – le contexte étant l’exemple par excellence – n’offre jamais l’intérêt, l’écoute, la main tendue qui pourrait permettre l’envol tant fantasmé.

Voilà, malgré et (!) grâce aux détours, ce que je cherchais à dire.

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Vendredi 26 octobre 2007

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Certains événements couvrent l’âme d’un voile opaque et la plongent en d’obscurs abysses.
D’autres la projettent aux nues, dans un océan de lumière diaphane.
C’est un semblable aveuglement.
A une différence près.
Dans un cas c’est le poids infini du monde qui disparaît.

Dans l’autre, son infime légèreté.

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Lundi 22 octobre 2007

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L’espace des mots s’est vidé. Une grande bouche muette. Un désert de langage. Depuis peu, il n’y a plus rien à dire, sauf ce silence. Le présent est si dénué de participation au monde, que la signification d’une parole tarit. L’épuisement de cette parole est rendu plus sensible encore par ce premier jour de vacances : les bruits ordinaires ont disparus, la rue est inhabituellement calme, le voisinage rendu à son temps libre ne bouge guère, tout le quartier semble retenir son souffle ou dormir du plus doux des sommeils.

Il reste cet espace épuré de signes. Comme le silence qui couvre maintenant l’école des enfants. Une sorte de mort intérieure, un calme saisissant par son étrangeté soudaine, après tant de rires, de cris, d’appels. Il émerge de ce silence comme un sens du sacré, semblable à celui qu’inspire le déplacement componctueux des nuages en errance. Ce nouvel environnement oblige une nouvelle présence à soi. La transformation du périmètre de vie invite à un autre régime d’être. Au fond, il n’y aurait rien à en dire, mais d’habiter ce silence en silence est difficile. Il est plus facile de saisir cette sacralité par l’esprit et de la détourner par le langage que de la vivre en sensations, de la laisser prendre en corps l’expérience sensible. Vie et mort sont si proches, si confusément solidaires. L’une ne peut gagner en présence sans que l’autre ne revendique l’équité de place. (Je ne saisis pas tout le sens de ce que j’écris, pourtant je me mets à pleurer en l’écrivant, c’est qu’ils doivent dire quelque vérité, ces mots qui me traversent, qui se disent à travers moi.) La conscience de vivre n’est pas possible sans la conscience du mourir. Il n’est pas question d’une science de surface, d’une pensée froide qui sait les choses de la vie, mais bien de la pleine conscience, d’une pensée de chair, qui intègre à la connaissance chaude du vécu, cette touche singulière du pressentiment viscéral. La rencontre intime avec toute la présence de la mort à l’intérieur de soi. La réalité vivante de la mort. Sa folle présence dans l’instant où quelque chose de soi sait que tout cela disparaîtra – tous ces sons que j’entends, ces voix amies et étrangères, le chuintement du vent dans mes oreilles, toutes ces caresses, morsures et griffures sur ma peau, ces douleurs et plaisirs sous l’épiderme, minuscules et fuyantes sensations intérieures de chaque instants, toutes ces images, qui changent de seconde en seconde, couleurs et formes, immatérielle substance des souvenirs réels ou créés, tous ces mouvements que je fais pour me lever, me déplacer, toute cette joie, ces larmes, ces souffrances, ces désirs, cette conscience d’être quelqu’un, maintenant, qui me fige dans l’instant, me ramène au présent, cette conscience d’être né, né à la place d’un milliard d’autres possibles, conscience de penser que je pense, maintenant, là, que je ne peux penser que parce que je suis né, une fois, à la place d’un autre, et qu’à la place d’un autre je mourrai, que tout cela est éphémère, réellement éphémère, et que c’est tout ce que j’ai, conscience à l’instant même, jusque dans les plus intimes replis de ma chair, que tout cela peut disparaître maintenant, dans la seconde qui suit, avant que je n’ai pu mettre un terme à ce que je suis en train de dire, d’écrire, de vivre.

Dans ce silence sans mots, dans cette épuisante désolation des significations, il semble rester quelque chose du sens : la question. Et un espace infini, permettant à chacun d’y trouver la réponse qui lui convient.

A vrai dire, rien n’est si plein d’humanité, tout cela, c’est ce dont j’investis le monde, c’est ce que je construis à partir d’une rencontre entre le silence de ce jour et mon histoire, ma culture, ma façon de penser et de sentir. Au fond, là où je ne sais pas être, (où je ne peux pas être ?), là où nous nous rencontrons tous, il n’y a que du silence et un organisme. Organisme dans le silence, je suis semblable en toutes choses aux membres de la communauté humaine. Organisme dans le silence, je vis cependant avec « tout cela » qui me distingue des autres et me permet d’exister dans mon irréductible subjectivité – ultime demeure de ma raison d’exister.

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Mercredi 17 octobre 2007
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Comment le corps participe à ce qui semble si peu l’impliquer. L’écriture par exemple. Où est-il le corps de celui qui écrit ? Nulle part pourrait-on penser, dans une absence d’implication, qu’il soit ici ou ailleurs n’y changerait rien, tendu, fatigué ou alerte serait sans conséquence directe, simple reflets d’un état d’esprit retranscrit par la posture comme le fait simultanément l’agencement des mots. Pourtant, de ne pouvoir prendre la position habituelle perturbe radicalement la disposition à l’écriture. C’est donc que le corps y prend puissamment part, sans se faire remarquer, avec une monumentale discrétion. Monument dans l’acte d’écriture, incontournable, grosse pièce de présence. C’est, quelque part, une évidence, mais qui se fait facilement oublier, justement par sa nature d’évidence. 

On pense d’abord à la tête, à tout ce qu’elle contient et qui se déverse ainsi. C’est aussi à elle qu’on pense implicitement quand on considère ce qui transparait d’humeur, d’état d’âme, de souvenir, ou quand on examine la construction du récit, le style, les métaphores… A quel moment pense-t-on au corps, sinon quand il vient à défaillir, sinon quand l’évidence de sa disponibilité n’est plus une évidence ? Qu’il vienne à imposer ses limites, et  il faut alors se rendre à l’évidence : ce n’est plus tout-à-fait la même chose. Ce n’est pas absolument différent, mais c’est tout-à-fait différent – au moins dans le vécu de celui qui écrit. Il va falloir apprendre à écrire « autrement ». On n’a plus la même disponibilité à l’écriture, on a plus la même posture d’écriture. Changer l’écriture pour accueillir le changement corporel. Qui serait aussi un changement mental, social, identitaire… Accommoder l’être à ce qui lui arrive, le travail infini d’une construction de soi, de sens, d’être et de raison d’être.

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Complexus ?

  • : L'être soi en errance existentielle
  • complexus
  • : D'humeurs en états d'âmes, par les mots et les images, raconter le quotidien d'une rencontre sensible avec soi-même, autrui et le monde... Décliner poétiquement les façons dont l'identité humaine trouve son chemin dans la complexité d'une existence... En cherchant à traduire fidèlement le vécu intérieur, proposer un écho ouvert où chacun puisse entendre ses voix intimes...
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