
Après la caresse ressentie, après le léger gonflement de poitrine, juste après la
joyeuse inspiration, il reste le flou d’un sentiment très ambigu. Dans le fond, le jugement positif n’est pas plus recevable que le négatif. Il installe celui qui reçoit dans un semblable lieu de
désolation, un espace de solitude et d’abandon, de distance. Il n’y a pas rencontre, il y a étiquetage de loin. Il n’y a pas réciprocité, mais évaluation et élection. Il n’y a pas échange et
proximité, il y a offrande embarrassante, car il n’y a plus d’horizontalité mais un dépôt unilatéral et vertical. Il est seul le roi sur son trône.
L’émetteur se perd aussi dans ce qu’il voudrait n’être qu’une très agréable parole. D’entrée de jeu, il porte sur celui auquel il s’adresse les représentations que son esprit construit à partir
de son émotion. Emotion qu’il quitte précisément, à laquelle il se réfère pour dire ce qu’il dit sans forcément se rendre compte du glissement, du saut qualitatif inconséquent : son émoi
n’est pas son évaluation. Mais c’est bien cette émotion qui influence par la tangente son appréciation. Alors, quand c’est la joie, l’émerveillement, la sensibilité à fleur de peau, la vérité
intérieure, l’autre est bon, juste, valable, et même souvent « meilleur » ; quand c’est la souffrance, la blessure, le désaccord, alors l’autre est mal, faux, voire un salopard, et
il ne vaut rien. Dans les deux cas, le processus est le même : à partir d’un vécu qui m’appartient complètement, je définis l’autre et le résume à ma définition, je le contiens dans ce que
j’estime être une adéquate représentation de sa personne. Ce faisant, non seulement je rends l’autre responsable de mon émotion, négligeant tout ce que celle-ci dit de mon histoire personnelle,
de ma sensibilité propre, mais en plus j’échappe à moi-même et je rate tout ce qu’il m’est offert d’apprendre, de saisir, ou simplement de sentir de moi. On serait alors tenté de penser que c’est
parce que celui qui juge ne se rencontre pas complètement qu’il finit par ne pas pouvoir rencontrer l’autre.
Or, c’est précisément cette émotion dont il faut pleinement se saisir, car c’est elle qui peut être le matériau d’un réel échange, d’une réciprocité plus communicante. « En lisant ce texte,
j’ai ressenti ces choses, ces images me sont venues à l’esprit, je me suis senti bien/mal, ça m’a rappelé tel événement, etc. » Il se passe quelque chose de radicalement différent. De
beaucoup plus proche de la réalité, d’une réalité incarnée, sensible, qui laissera des traces profondes, justement parce qu’inscrites dans la chair et non pas dans l’évanescence d’une
construction de l’esprit. En recevant un tel écho, je ne suis plus seul, l’autre ne m’abandonne pas avec son cadeau dans les bras, il reste là, présent, près de moi et me livre ses impressions,
me proposant un réel échange, une rencontre d’être à être, chacun portant ses bagages, sans rapport de puissance, dans un échange de subjectivités qui gagnent en complexité à mesure qu’elles
prennent conscience d’elles-mêmes, des autres et des infinies subtilités de nos interactions. Il n’y a plus à débattre alors de qui a raison ou tort, de qui fait mieux ou moins bien, chacun
apporte son lot de perceptions, réceptions, et au final nous ne pouvons que nous émerveiller et nous enrichir de nos différences et ressemblances.
Lire, c’est écrire. Chaque lecteur réécrit le texte qu’il lit. Lire, n’est-ce donc pas se rencontrer soi-même avant tout ? Bien plus nourrissant qu’une caresse égotique, c’est le partage de
ce vécu intime, d’une éventuelle intensité de vibration au moment de la lecture qui fait la finalité d’une mise à découvert d’un ouvrage. Partager l’écrit (comme n’importe quel résultat d’une
activité créatrice), c’est un prétexte à la rencontre. Ce n’est pas l’attente d’une évaluation de la « qualité » de l’écrit qui intéresse celui qui propose les résultats de son travail,
ce sont les retours de vie, donc les retours de vécus, d’humanité ressentie…
Orgueil et estime de soi ne se nourrissent pas à la même auge. Et si c’est parfois le cas, c’est la façon d’en recevoir, mastiquer et digérer la nourriture qui est radicalement autre. Un jugement
positif sustente l’orgueil mais il gave l’estime de soi qui, après une brève ivresse, se sent lourde et comme trompée. Elle sait que ce qu’on lui a donné ne contenait pas les substances dont elle
a besoin pour vivre (et dans vivre, il y a du mouvement, des hauts et des bas, une estime de soi positive en permanence ne rend pas plus service à son possesseur qu’une estime de soi négative).
Ce dont elle a besoin, c’est de voire qu’elle peut déclencher sur elle-même et chez ses partenaires humains des réactions agréables, tout en sachant qu’elle n’en est pas responsable – sinon elle
se dénature et se mue en orgueil, en fantasme de toute puissance. L’orgueil, lui, aime tout ce qui le sépare de ce à quoi il ne veut pas être identifié. Malheureusement pour lui (heureusement
pour nous), nul n’est parfait. D’où la quête infinie et l’insatiable faim qu’il suscite, et les pièges qu’il tend lors de tout choix où l’estime de soi est en jeu.
Ainsi, la fierté a un double visage. Il y a celui qui écrase et celui qui rayonne. Le
premier cherche à éteindre toute menace environnante sur son piédestal, l’autre est simplement heureux d’apprendre qu’il peut illuminer d’autres visages et ravi de partager le périmètre qu’il
habite avec sa légèreté du moment. Il y a d’un côté une citadelle qui se défend et ne supporte pas la vue d’une autre citadelle semblable, de l’autre un espace ouvert, propice à la curiosité et
la joie des différences subtiles et des intérêts communs.
Autre avantage de cette prise de conscience : les impressions négatives partagées
ainsi sont aussi enrichissantes que les positives. En outre, point non négligeable, il devient beaucoup plus facile de les exprimer. Et de les recevoir…
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