Dire encore la même chose ? Le même poids de
passage en sous-bois, l’espoir d’une clairière, d’un évasement soudain de l’espace ? Les mêmes mots qui reviennent, qui rabâchent la bouche en répétition pénible, fatigante. Que dans l’arrêt
tout va de travers et que si le zigzague dicte le rythme de l’avancée, il est pourtant moins désagréable. Faut se supporter tout le temps, et c’est pas drôle tous les jours. Oh les petites
ficelles qu’on lance, bouclées d’hameçons souriants, et qu’on ramène en se lacérant la paume. La force qu’il faut y mettre, sans cesse, la saisie de soi sans aide aucune, en poignet chevillé aux
confiances usées mais opiniâtres, fécondes un jour, fécondes un jour, fécondes un jour… Il y a ces moments où la patience est totale et la ressemblance au vieux bonze des montagnes rend l’âme
contente, l’harmonieuse image dans le reflet de granit convient à tous les angles de vue. Puis il y a ces jours où c’est l’usure qui l’emporte, la rage aux dents, canines sorties prêtes à mordre
le tout venant pour un rien, chien méchant qui tourne en rond sur son territoire, pisse dans tous les coins, jappe au moindre bruit et creuse son trou en grognant, la griffe pétrie de l’espérance
pour l’os convoité. Champ retourné, petits monticules de terre laissés à l’abandon qui témoignent de l’échec, tas de cailloux juste bons à se casser les dents, à se rompre l’espoir, à se ruiner
le moral. Patience, calme, persévérance, sublimation, transformation, respiration. Merde ! Merde ! Non ! Vas-te faire voir avec ta zénitude et tes élévations de sens, je t’en
foutrais moi des perspectives spirituelles et des encens de détachements. Ça te fait peur, ça te dérange, ça te rabaisse, ça t’insupportes que je m’emporte ?! Il est où le problème ? Je
râle un bon coup et après je me sens mieux. Ca m’expulse la bile des organes, ça me nettoie les artères, ça me vidange les humeurs, y a rien de tel ! Et j’en reviens aux ondulations
sereines, la veine purifiée, le sang désintoxiqué. Mais je n’ai plus besoin de ces grands vides, de ces espaces sans murs, sans signes, il me faut de la démarcation vivante, il me faut des voix
qui disent non, des corps qui disent oui, j’envisage autrement tout ce qui est contenu dans les présences entremêlées, maintenant que le cœur est connu, maintenant qu’il y a reconnaissance,
conscience et respect, tout devient possible, ce n’est plus comme cet absolu de désert qu’il fallait conquérir avant tout retour aux êtres. Ce n’est plus comme à l’époque où il fallait raser les
murs, tenir à distance, éviter et nier, quand la table aspirait à faire place nette, avec l’obsession d’un autre soi dans l’épure d’un monde neuf, la torture d’être là où il n’y avait pas d’écho
de soi, là où rien ne faisait sens sinon le désir de ne plus y être. Maintenant il en va de l’usage du monde pour donner à ce désert encore désirable la vie qui lui manque pour n’être plus
mortifère, maintenant c’est avec les autres qu’il y a équarrissage et polissage, quête de plénitude, partage des terres oniriques et alliance pour les projets fous et les grandes démesures d’âme.
Ce qui a été trouvé dans la grotte, la bille transparente traversée tel un prisme par la lumière décomposée et qui réside dans une sorte de profondeur d’intimité, ce petit trésor de vérité, ce
petit rapport d’amour retourné, cette bulle d’évidence sentie, elle peut servir enfin au plus beau des voyages, qui me semble être celui d’après la quête première, quand commence la
participation.
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