Cette phase où les mots s’absentent, disparaissent. Même pas du silence,
plutôt une sécheresse, un oubli, une vacuité. Il s’y trouve un sentiment de pont. Quelque chose se quitte, quelque chose s’approche, et depuis l’entre-deux, aucune des deux berges ne se laisse
identifier. Brouillard sur la digue, nébulosité prise dans les bruits d’un nuage, grondement sourd et confus. Je traverse à l’aveugle, tente de percer du regard l’épaisseur diffuse, voudrait
agripper d’une syllabe le début d’une signification. M’obstine à lancer dans les vapeurs blanchâtres un appel, une question, l’hameçon agité de mon esprit en inquiétude. Tout se dérobe. Tout sauf
cette matière, ce grand flou d’enveloppe, ce masque informe qui m’entoure de signes indistincts. Matrice lumineuse où se dessinent à peine quelques spectres, ombres claires et fuyantes, qui
s’évaporent sans laisser de traces. Lieu sans contours, où manquent les indices d’une présence, où détails, franges, bordures, contrastes et reliefs n’ont pas de durée, empêchant toute apparition
déchiffrable, tout saisissement de silhouette. Mais précisément, l’à-recevoir est sous mes yeux, présent déjà, entièrement là : ce ne sont pas ces formes que je cherche, c’est l’informe que
je décris. Ce ne sont pas les codes précis et usuels du langage ciselé de mots, là où les repères assurent les frontières de ma peau, apaisent mon âme, mais un habitacle sans limite, ouvert dans
l’étendue d’incertitude, où l’identité s’effrite, se disloque, se démêle. Pour mieux pouvoir se reconstruire.
Mot de vapeur. Echappe au jour, à ce qui est là. Tenter dire ce qui est et langage
s’évapore, s’arrêter devant la fenêtre et paysage disparaît, plus rien. T’obstines, plongeant un peu plus loin, dans la matière, l’impalpable. ---- il restera ces traces, incomplètes,
éparpillées, informes, fil coupé, cailloux puis feuilles, objets puis phrases, une collection pour dire le vécu, emprunter les essences qui se communiquent pour faire l’empreinte des sens,
enceintes du sens ---- Réfléchis pas trop, pense pas, trie pas. Accouche. Ma bouche. ------ On attend des siècles, et puis un seul événement suffit. Du jour au suivant, d’hier au lendemain, monde
basculé, inimaginable. (Parfois la vie, parfois la mort. L’inattendu, toujours.) ----- Une peine folle à laisser venir. La tête qui cherche empêche. //// Grue immobile, feuilles scintillent le
vent, céruléen ciel limpide, voisinage silencieux, Terre s’expose au soleil. Musique aimée couronne l’air, goût adoré baigne bouche, rituel où se cultive une conscience de l’endroit, où se rejoue
l’ensemble, où les maladresses se nouent, piège d’être plus en volonté qu’en nécessité. //// S’aider à vivre. Aimer à vivre. Laisser avive. Attise baiser. Je m’aide à vivre, je m’empêche de
vivre. Je vis à m’aider… J’aide à m’empêcher de vivre. Mais quand même, l’empêchement perd, son emprise, à mesure que l’aide agit, qu’avivent les laisser être, que s’attise le baiser vital.
L’attente, longue, s’éternise, puis, d’un seul coup, l’éternité bascule, inconcevable et tant espérée, la présence de l’enfin, morte l’attente, évanouie comme les mots, s’éternise dans sa mort
maintenant, vaincue, perdue derrière le mont dépassé, finie la ronde des passés, autre chose enfin, enfin c’est fait, enfin, et même plus, l’inimaginable de l’enfin fait d’inconnu plus vrai
que l’attente ne l’espérait.
Je suis venu jusque là à la seule voix du rêve. En faisant fi des constellations qui
nuancent mon intime, en ignorant d’autres voix, plus ténues, plus fragiles, plus terriennes. Celle du rêve a son poids, que je ne veux pas sous-estimer, encore moins oublier, mais j’apprends
que son absolu ne m’est pas un lieu de vie, au présent. Parce qu’il m’a fait des distances, de telles distances, l’écœurement. De près : é-coeuré, ôté, le cœur, le cœur qui n’y est plus.
Le cœur y est tout entier, dans cette aire d’absolu qui inspira le mouvement, mais le mouvement fait du tord en confrontant à tout ce qui n’est pas d’absolu, mais de présence à soi, aux
entailles, aux limites, au jour le jour, si bien que le cœur s’en dégage, s’en vide, et cœur épanché sur soi, écœuré d’étanche à soi, la leçon vibre dans les chairs, il faudra redessiner la
configuration. Trouver un mariage de cœur et de raison, pour ce nouveau chapitre, parce qu’il n’y viendra plus sinon, même la raison s’est offusquée, de n’être pas mieux écoutée en ses
révélations sur le sensible de l’histoire, sur la nuance de la chose. Ca a fait des histoires, ça a mis les choses de travers. Et le cœur à l’envers. Distance, divorce. Divorcé de soi, pendant
trop longtemps, la bataille en douce, inaudible tant la décision menait son train, vitupérait à hautes vocalises qu’il fallait y aller maintenant, coûte que coûte. Coûté trop ce mariage, un
mariage de rêve pourtant, précisément, nous sommes fâchés de l’intérieur, la rupture inévitable, ça pouvait pas durer. On trouvera la mesure, maintenant qu’on est allé trop loin, le décalage
enseigne, l’erreur apprend, le cœur saigne, le cœur prend. Mais pas tout, il prend à son rythme, goutte à goutte, il y a des doses de rêve létales, faut y aller doucement, bien sentir. Trouver
la dose optimale, où le rêve s’étale en douceur, le cœur en pétales, épanouies, en noceur de vie.
A un moment donné, je vais plaquer le premier accord, expirer la première
note.
A un moment donné, je serai seul, là, devant la petite foule entassée dans
l’ombre, peu avant le premier accord, la première note, au bord de l’espace qui nous sépare, au pied de ma musique, avec pour seul bagage, seul geste permettant de combler la distance, de donner
sens à cette situation, une première chanson, que je livrerai comme on se lance dans une première phrase qui fait terriblement peur à dire.
A un moment donné, au fronton du silence, j’ouvrirai la bouche pour… pour
quoi ? Pour raconter une histoire ? Pour présenter les fruits d’un ouvrage ? Pour montrer de quoi est faite la musique qui me vient ? Pour chanter ? Pour transmettre,
partager, témoigner ? J’ouvrirai la bouche avec la peur au ventre. Je délierai mes lèvres avec les tripes en plis. Les bons mots vont-ils venir ? Vais-je réussir à dire ce que j’ai
prévu de dire, ce que j’ai répété cent fois devant le miroir comme un amoureux qui prépare l’aveu de ses sentiments ? Ma langue va-t-elle fourcher ? Ma voix émettra-t-elle seulement un
son !? Et ceux auxquels j’adresserai cette longue phrase où l’intime peinera à se cacher, débordant de chaque tremblement de peau, comment vont-ils la recevoir ?
A un moment donné, je devrai jouer le jeu de cette communication décalée, à
l’étrange et incertaine réciprocité. Je parlerai avec des notes et des mots, ils répondront avec leurs mains, des cris, des sifflements. Et je reprendrai le fil de mon discours, teinté de la
réponse qu’ils m’auront faite. Saurai-je accueillir, entendre ? Serai-je présent ou tenu loin par la peur, disponible à l’instant ou enfermé dans le lointain qui me protège ? Ils
pourront mentir, ou dire la vérité. Pourrai-je mentir moi aussi ? La vérité de mon mensonge ne serait-elle pas immédiatement perceptible, identifiable ? Pas
d’échappatoire.
A un moment donné, je commencerai à parler et ils n’auront plus rien à dire
tant que je n’aurai pas fini ma phrase. Une fois lancé, on peut me couper le micro, mais pas la parole. J’aurai de la peine à leur couper le sifflet… Que vais-je dire ? Je vais exprimer en
musique la traduction différée des émotions qui m’ont inspiré en me traversant. Comment vont-ils répondre ? En traduisant de leurs mains la présence ou l’absence instantanée d’un émoi, d’un
sentiment, d’une pensée. Ils vont réagir plus ou moins spontanément à ce que j’aurai, de mon côté, longuement mûri et parachevé, me feront l’aveu non préparé d'avec quelle intensité ou quelle
faiblesse leurs mains sont inspirées à exprimer leur ressenti. Conversation d’extra-terrestres ! L’essence immatérielle de la musique, l’éther d’ondes nées d’un choc, commun vecteur, des
deux côtés, mais celle dont la complexité aura été organisée en harmonies et mélodies, en significations symboliques structurées, rencontrera celle brute et chaotique prenant une forme percutante
mais confuse, l’indice d’un signifié vague, nébuleux. Drôle d’affaire !
Ils ne risquent rien. Je risque tout, en sentiment du moins… Ils sont
plusieurs, cachés dans l’anonymat du nombre et de l’ombre, voilés derrière la polysémie d’un langage de pauvre subtilité. Je suis seul, en pleine lumière, à peine protégé par quelques procédés
dont le seul ou l’ultime intérêt consiste précisément à dévoiler, à risquer l’essence subtile d’un vécu intime qui se raconte et s’expose. Et dont le seul ou l’ultime intérêt à s’exposer est de
surmonter l’étrangeté de ce moment, de ces langages désaccordés, pour pouvoir peut-être se rencontrer là où le décalage est annulé, là où la coïncidence du rapport redevient possible :
une connivence d’émoi – au-delà de toute musique, parole, bruit ou cri, une connivence de sensibilités.
Il y a des moments de puissance. Confiance, consistance, force. Autre regard, autre
présence, autre rapport. Des moments d’intense conviction, pas une conviction d’idée, une conviction de place, d’adéquation, de juste lieu. Et tout y est. La fragilité n’a pas disparu, mais elle
ne fait plus boiter, elle fait trembler un peu, elle colore la voix d’un trouble à peine identifiable, la note subtile d’un parfum. Le doute, de maître en saccages est devenu compagnon de
conscience, bâton d’aveugle dans la lumière soudaine, ami de bonne écoute qui ne livre aucun conseil mais rajuste les choses à leur taille réelle, d’un simple reflet d’accueil. La souffrance ne
s’est pas volatilisée, mais ce n’est plus l’enclume chevillée au mollet, c’est une cavité de résonnance qui amplifie la joie d’harmoniques sensibles, lui révèle tout son potentiel de profondeur.
Le monde n’est plus un terrain par trop inquiétant pour s’y aventurer, c’est l’univers même du désiré, du désirable, la nourriture première d’une existence rendue à la vie.
Il y a des moments de
bien-être. Tout simplement. Et toujours l’interrogation y fleurit instantanément. Quelle est cette balance ? Indique-t-elle le juste poids, ou révèle-t-elle la disproportion ? Une
brèche s’inscrit dans le mur de ce qui n’est plus visible à force d’être là.
Comme les petites choses ont perdu leur place. Comme le temps devient court. Comme le
calcul empiète sur toutes les marges, la règle d’inquiétude confinant les aires de jeu à moins que rien.
Il y a de la peur
devant cet événement qui se profile. Un événement qui compte plus que les autres, et les autres qui ne comptent plus trop – même si ça ne devrait pas. L’approche d’un lieu qui menace tant de
vulnérable que le désir à l’origine de la rencontre s’est comme envolé, laissant la poitrine flotter dans un vide, une folle inconsistance. Où tout s’émiette, se liquéfie.
La scène a lieu bien
loin des surfaces. Ce n’est pas une danse de pensées craintives, ce n’est pas l’agitation d’un esprit qui guette avec anxiété le prédateur. C’est un corps-conscience qui sent le danger arriver,
qui connaît d’avance le péril auquel il s’apprête à se livrer. C’est un corps-conscience fou de peur, tétanisé, qui se coupe du monde, qui tente déjà d’interdire l’accès à ce qui ne sait pas se
protéger. Comme une chair à vif qu’aucune peau ne recouvre, comme un organe qu’aucun os ne tient à l’abri des coups. Ce ne sont pas des angoisses raisonnables que la raison saurait raisonner. Ce
sont des angoisses qui avertissent l’imminence d’un danger menaçant la vie-même de ce corps-conscience, des angoisses irrationnelles qui signalent que ce corps-conscience est en danger de mort
symbolique.
Nulle sagesse ne
saurait l’en délivrer. Sinon celle de l’expérience. Nulle parole ne saura ôter le trouble de ces viscères qui savent, qui connaissent, qui réagissent pour leur propre survie et n’ont que faire
des séduisantes rassurances venues du haut de ce qui n’a pour bagage qu’une sacoche de théories. Nulle science des choses ne saura apaiser la panique fondamentale qui se joue ici, dans les
fondements sensibles de l’être, à la merci d’un éprouvé dont il ne saurait se remettre.
Seule la rencontre avec
une autre expérience de l’épreuve, où le pire qui puisse arriver n’est pas la mort, où les viscères peuvent reconnaître la continuité de la vie au-delà du danger, où l’intégrité de ce
corps-conscience n’a pas été entamée, seule cette rencontre-là saura progressivement redonner la place aux petites choses, le temps au temps, seule cette rencontre-là permettra un jour de garder
au centre de soi, devant l’événement autrefois redouté, le contact avec le désir de ses origines. Ouvrant l’espace possible d’un plaisir, d’une joie, d’un bonheur. L’occasion d’un sens
retrouvé.
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