Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
Elle me sort par les yeux. Je veux être seul. Et partout les traces de sa silhouette. Ses lunettes sur mon bureau et mon ventre qui fond. Mais je ne veux plus entendre parler d'elle. Suis gavé, de ses théories sur tout et n'importe quoi, des méandres de pensées par lesquelles il lui faut passer pour arriver au cœur du sujet. Usé de sentir ses blessures dans celui de ses rires qui ne me fait pas rire, épuisé de ne pas savoir où elle se trouve quand elle me dit où elle se trouve. Et je pourrais la dévorer, là. Entendre sa voix qui me transforme en masse de désir, trouver sa nuque où mes baisers ne peuvent s'empêcher d'aller faire mille caresses. Sentir entre mes mains le tendre poids de sa présence, le silence où se compose l'évidence de ce qui nous lie, mystérieuse connexion d'êtres. Mais seul, sans elle, sans personne, retrouver l'amitié de mon souffle entre les nuages. Elle trinque pour tout le reste, pour la somme des afflictions qui creusent en cette année un sillon que je n'oublierai pas, qui ne se laissera pas oublier. Je te repousse, te demande de rester dans ton coin, de me laisser tranquille, et c'est un mélange de soulagement et de douleur, une nécessité capiteuse, angoissante, affligeante. On dirait qu'il ne reste rien, et puis me voilà transi, souffrant de la tendresse qui m'assaille au souvenir d'un moment partagé. Je suis mieux prêt de toi, allongé sur la douceur tangible des sensations que tu fais naître, mais je n'en veux pas aujourd'hui. C'est mon immense solitude dont je veux épouser l'infinie bonté, l'infinie délivrance. Les nuages, je ne sais pas leur imaginer des attentes, même si je peux me reprocher de ne pas les regarder assez. J'enfile sous ta peau des exigences qui n'y sont pas, je m'oppresse à l'idée de ce qui s'y trouve et m'inflige la soumission à des besoins que je t'invente. La proximité à laquelle j'aspire tant, sans voir qu'elle m'impose d'apprendre le délicat respect d'une distance, d'un rythme en mes chairs inscrit, en mon souffle deviné, auxquels je fais faux bond. Et toi, tu m'invites à me laisser vivre l'ensemble, même ce qui te rejette, t'attaque, se défend de ta présence, tu ouvres la porte à celui qui n'a jamais eu le droit d'exister. Tu me fais chier. Tu me désarmes. Tu m'emmerdes. Tu m'enchantes. Tu me saoules. Tu m'étonnes. J'apprends un monde moins lisse. De loin. Saurai-je un jour vivre ma colère? Passer d'une sagesse contraignante qui protège l'estime que je me porte, à l'estime qui me permettra de porter la sagesse d'une audace d'être tout ce que je suis. Ça retient pour ne pas détruire, et ce faisant, ça détruit tout. J'endigue pour éviter ce que je produis en endiguant. Ô comme j'aimerais que ce soit plus simple. Être épargné d'avoir à me rencontrer en de telles impuissances, en de telles fragilités, épargné de me coltiner celui que je découvre là, bien mal aiguisé pour fendre la vie d'une belle lame de liberté. J'aimerais que tu ne m'emmènes pas dans ces lieux, et je te suis reconnaissant de m'y obliger.