Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

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Extrait

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Après quelques jours d'un étrange voyage où j'ai passé la plus grande partie de mon temps devant l'écran de mon ordinateur, branché sur les mondes que j'y créé et qui me connectent aux autres tout en me déconnectant de moi, débranché de me sensations, incapable d'y revenir, oublieux sans même le souci de cet oubli. Après ces trois jours dont je ne saurais dire comment je m'y suis senti: ni bien ni mal, mais d'une sorte d'absence et d'étanchéité au monde. Jusqu'à hier soir où, isolé dans une maison de campagne, j'ai eu cette significative envie de « me mettre une mine » et où j'ai fini les fonds de bouteilles qui traînaient dans la cuisine – signe d'une colère retournée et d'un excès de négligence dont je me prenais le retour de flamme en plein visage – en plein gosier pour être exact... Jusqu'à ce matin où cette étanchéité m'a fait peur. Sous la douche, le corps pris de balancements automatiques, comme en appel de sensations, cherchant à tourner mon attention vers son organique présence, j'arrivais enfin à cesser l'embrasement infini de mes pensées, je pouvais taire cette bouche en lui collant aux lèvres la main d'eau qui m'enveloppait, enfin dégoutté de cette tension perpétuelle vers les projections d'idées et le contrôle de leur mise en forme, vers le souci d'avoir répondu à tous les besoins, tous les messages, et ce de la façon qui soit la plus adéquate... La plus adéquate pour m'épargner le risque de ne pas être irréprochable. Toujours le même refrain.

J'ai touché, comme on effleure la peau d'un serpent au fond d'un vase, à de sombres élans cette nuit. Je m'avouais une attirance noirâtre pour ce penchant qui œuvrait en moi depuis quelques jours: aller jusqu'au bout de cette coupure, la consommer entièrement, chercher l'ultime butée, contre laquelle le mouvement cesserait enfin. Depuis quelques jours effectivement, j'avançais avec une obstination sourde vers des résultats dont ma tête figurait seule les visées, insensible à mes rythmes, respirant à peine, tout entier tendu vers la mise à disposition de mes différents ouvrages et d'une présentation qui réponde à toutes mes exigences. Trois jours entiers passés devant ce qui, essentiel pour quelque nébuleuse partie de mon être, m'empêchait de prendre le moindre soin d'autres parties dont les besoins sont simples et évidents, et sans aucun doute bien plus essentiels à la réalité de ma santé et de mon sentiment d'exister. Car c'est d'eux dont il est question, par là-dessous, si je simplifie les choses. J'aurais aimé, hier soir, que le serpent me morde, qu'il injecte son poison dans mes veines et que la folie me gagne pour de bon. Qu'elle me mette hors course. Qu'une puissance plus grande que ma volonté écrase celle-ci comme une vulgaire mouche, et m'envoie sans détour sur un lit d'hôpital, dans une chambre de retraite où l'on prendrait soin de moi, où je serais forcé à la convalescence, interdit de faire autre chose que m'émerveiller d'être encore vivant, de respirer, de manger, de bouger, de recevoir des gens. Toucher le fond pour ne plus revenir, mettre un terme à ces allers-venues perpétuelles entre les terres où je sens tout mon être s'épanouir et celles où il se fane et flétrit comme une vieille rose usée qui ne tient à la vie que par un fil.

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