Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
De temps pour la poésie je n'ai plus. Je m'interdis – une heure durant, une heure volée au jour et à ses expressions – je m'interdis toutes autres choses que cette plume, cette musique et ce ciel. Les tabourets sur mon balcon sont disposés comme des pièces d'échec. Deux tours au pied d'un siège, le roi fauteuil. Je mate toute autre stratégie, et assiège une heure durant ce ciel gris où une petite fenêtre creuse un trou vers le ciel du matin. Percée bleue. Mon heure ressemble en quelque manière à ce trou dans la paroi grise, jaune et rose des nuages assiégés par mon regard. Je ne dis rien de spécial, ne fais rien de spécial. Heure banale vouée à s'émerveiller d'un rien. Retrouver le sens de la perte, du dérisoire. Cette vacuité d'action où seule la plume bouge, inscris quelque chose, presque rien, quelques traces à peine, dérisoires témoignages d'une heure d'un Homme assis devant le ciel. (Qui, sous l'apparente vanité de son geste, cherche à faire survivre en lui le sens du vertige d'être.) Fou d'un jeu voué à l'échec, pour le seul plaisir de creuser à la plume une saignée de signes sur la page, jusqu'à ce que, peut-être, l'émerveillement y fasse son trou, sa percée bleue vers l'au-delà du perceptible et du dicible. Qu'un temps pour la poésie, par rémission, me soit rendu, octroyé. Que les tours capitulent et laissent au fou sa liberté de mouvement, qu'il puisse embrasser dans ses chemins de biais dame reine au fond de son sommeil et roi soleil quelque part derrière les nuages. A l'instant-même celui-ci glisse son œil dans la serrure du ciel et m'observe. Me laissera-t-il épouser de toute ma conscience sa femme endormie? Si me voilà fou, c'est d'une folie bien innocente, qui ne jouit que d'un seul mélange: glisser ma raison dans le sexe ouvert de la vie, et l'y perdre dérisoirement, pour que renaisse autre chose.