Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Publicité

Regarde dehors

Saintes-Maries-2011 0305

 

Il a suffit qu'elle dise « vous pouvez vous imaginer enfant » pour qu'une très vieille mélancolie submerge tout mon être. Dévastatrice. La tête blonde, ronde, où les longues mèches s'agitaient en pagailles ou roulaient comme des fils de soie. Je l'aime cet enfant, je l'aime mille fois plus que l'homme que je deviens. Je le trouve beau, le visage doux de tous les marmots bien nourris et bien aimés. Il avait des cheveux épais et fous, un bol doré flottant avec la grâce d'un songe sur ses expressions innocentes, l'angélisme d'une peau diaphane contrastée par des yeux opaques de présence et de dialogue intérieur. Il était insouciant, il ne vivait pas dans sa tête – pour autant que je me souvienne. Il éprouvait le monde. Et ça lui suffisait bien. Il aimait regarder par le fenêtre, on lui reprochait de manquer de concentration à l'école et d'avoir souvent la tête ailleurs – il vivait donc aussi dans sa tête, mais pas tant pour contrôler ses émotions que pour échapper aux mornes plaines de l'ennui. Moi je suis fier de lui, je le regarde dans la classe et je lui souffle à l'oreille: t'as raison, regarde dehors, c'est bien plus intéressant. La lassitude et l'impatience qu'il devait vivre, coincé devant son bureau pendant des heures, tandis que peut-être les souvenirs de ses vacances flottaient encore dans son esprit, les grands espaces des pays nordiques, les plaines immenses s'affichant devant le tableau noir, à la place des chiffres, des nomenclatures, des calculs et des noms de capitales. Sa capitale à lui se trouvait bien loin de ce monde mathématique, froid, abstrait, à apprendre par cœur d'un cœur qui s'en fichait éperdument. Sa capitale à lui n'avait pas besoin d'être nommée, elle était perdue dans les steppes, répandue sur des kilomètres de nature sauvage. La vie d'adulte n'a pas grand chose d'enviable, me dis-je aujourd'hui. Sinon cette liberté, portant le fardeau d'une nostalgique insouciance. L'homme que je deviens a perdu la beauté des traits de son enfance, comme il perd peu à peu la folie romantique de ses cheveux et de ses rêves. Happé par l'incompressible réalité. Combien de fois ai-je été tenté par l'autre folie, l'abandon, la coupure? Je n'ai pas de peine à saisir de l'intérieur l'ambivalence que portent ceux que je soutiens dans leur rapport troublé au monde. Et je me souviens d'avoir touché du bout de l'âme ce lieu de fracture où les exigences du réel sont si insupportables que s'abandonner à l'hallucination de leur déni m'apparaissait comme un tentant soulagement – même si je pressentais, à juste titre, que « soulagement » n'est pas le mot le plus approprié pour définir l'expérience de l'esprit qui se laisse ainsi déporter. Alors quoi, sans doute mon refus se joue-t-il en cette scène dominicale, ces heures volées, saisies en douce comme le chenapan fait son larcin, et je regarde par la fenêtre, échappant aux voix de mes maîtres jusqu'à retrouver l'intime paix.



Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article