Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
Quand j'étais gamin, un jour que nous nous rendions en France voisine, nous nous sommes arrêté dans un grand magasin d'automobile pour participer à un concours dans l'espoir – très paternel si je me souviens bien – de gagner une bouteille de vin. J'avais le bulletin dans la main, et tandis que mon père apprenait qu'il n'avait rien gagné, le marchand nous proposa de glisser notre enveloppe dans la boite: « ça ne vous coûte rien de participer au tirage... » J'ai regardé mon père en levant les sourcils, il a eu un rictus qui semblait dire: vas-y fiston, perdu pour perdu, autant se débarrasser de ce fichu papier... On est parti, et on a oublié. Quelques semaines plus tard, ma mère décrochait le téléphone, et après quelques phrases circonspectes et méfiantes, sa voix a subitement grimpé d'une octave avant de raccrocher et de crier dans le couloir de notre appartement: « on a gagné une voiture, ohooooh on a gagné une voiture!!! » Ce n'est qu'arrivé chez moi, hier soir, qu'un morceau d'euphorie a trouvé son chemin à travers ma stupeur. Je revenais de la bibliothèque de Carouge, où j'avais été convié pour assister à la remise des prix du concours littéraire de l'été. L'invitation avait eu le mérite de me rappeler que j'avais participé à la chose et j'étais touché d'apparaître dans la liste des invités. D'apparaître. Chouette d'apparaître quelque part, pour le motif d'avoir couché quelques lignes sur le papier, le genre de truc qui ne m'était encore jamais arrivé, propice à me mettre d'une humeur semblable à celle dont mon père aurait bénéficié s'il avait gagné sa bouteille de vin. D'apparaître me fit un brin d'ivresse, avec le sentiment que le temps passé à faire couler de l'encre sur les feuilles perdues ne servait peut-être pas uniquement à rendre plus légère et plus significative celle qui coule dans mes veines. Et que le souci de la forme n'était pas si vain – comme s'il en dépendait; mais oui, sans doute que le sens dépend partiellement d'apparaître, d'apparaître quelque part, dans la bibliothèque du quartier ou sous le regard aimant des proches, le regard des liseurs de blog, etc. Sans doute. J'apparaissais dans un nouveau lieu, et ça me contentait bien, même si j'enviais sans trop me l'avouer ceux qui seraient élus parmi les trois élus de chaque catégorie. Une fois sur place, j'étais pour le moins surpris de sentir mon cœur battre la chamade dès que la lecture des nominés a commencé: j'avais relu le texte quelques jours plus tôt et l'avais trouvé plutôt maladroit, une écriture sèche, influencée par la lecture du Salinger (que j'étais alors en train de lire) sans atteindre ni sa vivacité, ni son humour, ni sa vigueur adolescente, et je lui reprochais de manquer complètement de fluidité. Sans compter qu'il me semblait pauvre de contenu par rapport à ce que je cherche toujours à dire. Autrement dit: dans ma tête il était très clair que je pouvais m'estimer heureux de faire partie des 50 retenus et que l'occasion de rencontrer d'autres gens qui aiment écrire s'avérait sympathique. Pourtant, donc, mon cœur ne semblait pas tenir tout à fait le même discours: je le sentais monter les tours, grimper d'un coup les octaves, confirmant combien ça m'aurait plut d'obtenir l'attention privilégiée des nominés. Et je lui disais: « Mais t'es con ou bien?! Tu sais bien qu'on n'est pas venu là pour ça! » Et j'entendais qu'en fait, dans son agitation, s'il y avait effectivement un bout d'espoir irrationnel et manifestement irraisonable, voire déraisonnable, il y avait aussi de la peur: j'étais au fond du couloir, et je n'aurais pas du tout aimé devoir m'avancer jusqu'au comité en frayant mon chemin au milieu des invités. L'on venait de rendre le prix à la première lauréate de la catégorie adulte, et j'ai entendu « coin de vie » faire du ping-pong dans ma tête... C'est bien ce que la présidente du Jury venait d'articuler, le titre de mon texte !... La scène fut toute intérieure, infiniment plus brève et son achèvement n'eut lieu que deux heures plus tard, mais il y avait là un petit Boris pendu au téléphone en train de froncer des sourcils et de se demander si on n'était pas en train de lui faire une mauvaise farce... Pourtant mon nom et mon prénom résonnaient dans ma tête et déjà mes jambes m'emportaient vers celle qui venait de les prononcer. Heureusement, non, je n'ai pas, en maternel mimétisme, crié "j'ai gagné une voiture, ooooooho j'ai gagné une voiture!!!"...