Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Avec de vagues humeurs glissées sous l’épaule. Avec de grands souffles posés sur les pierres. Avec dans les mains, comme un frêle organisme, l’indicible frisson vénéré. Avec l’obsession d’être, installée entre la vie et moi. J’ai grandi comme j’ai pu. Sans doute, les fêlures font la force, les précipices font l’envol, et derrière le visage tuméfié de ce parcours se cache peut-être une clarté, une aura.
L’œil aux iris colorés ne se voit pas. Quel est ce don de faire corps avec l’existence ? Quel est cet art du plein pesant de chair, dans la nuance du mouvant ? Il y a une bille qui suit son cours, quelle que soit la capacité de voir et de sentir. Elle fait son chemin, présente à sa trace, avale les courbes et chante les cimes, accordée aux heurts comme aux aisances, n’exigeant rien que le contact à l’air, au sol, à la lumière, toujours là. Elle roule, coule, elle déroule son parchemin d’errance, suit la trace qu’elle dessine, invente sans cesse sa voie, au fur et à mesure de ses rencontres avec la matière et le vide.
Avec des replis de liberté découvrant par à-coups l’espace des possibles, avec des couches successives d’aveuglements, voiles d’illusion levés aux surgissements de conscience, j’ai appris la quête et ses rites, ses espérances, ses exigences, empruntant le destin d’une épopée dont rien ne disait la nature insatiable. A un âge que les rêves n’ont pas su anticiper, cette route s’obstine à reculer sous mes pas hésitants et sûrs, l’horizon fuyant à chaque sommet conquis. Pourtant, le bras tendu, je peux sentir sous ma paume l’haleine chaude et proche d’un jour en train d’éclore, et cette poussière sous mes talons fiévreux est bel et bien faite de consistance.
A ce point de fracture, la bille vacille et cherche, devant et derrière, les repères de son sens, l’articulé de sa signification, ne sachant plus reconnaître dans le vent les odeurs de son évidence.