Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Et le souvenir d’hier. Je suis moins seul. Ce lieu est moins seul. Je suis seul à ressentir ce sentiment, mais je vois bien qu’il y a moins de solitude qu’il n’y en a d’habitude, à être là, seul. Une légère modification, subtile transformation de cet espace vitré, soyeux, où la solitude me prend d’habitude tout entier, pleinement seul dans ce lieu retiré où la retraite fait du bien et du mal. Le mal a changé de substance. Je souffre peut-être d’impatience, mais je ne me sens pas souffrir de ce vide patient et morne, de cette rémission devant le mur de mes impuissances. Je n’ai pas plus de force que d’habitude, mais une brèche s’est immiscée dans ce mur terrible. Une brèche lumineuse, où toutes les puissances semblent pouvoir prendre leur essor. Moins seul. La compagnie que je m’amusais à imaginer n’est pas moins absente, mais j’ai moins à l’imaginer, il y a en moi une présence secondaire, accompagnatrice de ce vide qui n’est plus si vide, pour l’instant. Comment dire. Cette parole qui tend à dessiner l’indicible de cette étrange présence dans le vide, me semble mal cerner encore ce qui se dessine en moi, pâle figure pour une vague silhouette, brume insaisissable comme ce brouillard qui recouvre la campagne et laisse à peine entrevoir quelques contours d’arbres et de maisons. Ce qui me questionne, ici, à cet instant, c’est la différence légère et subtile qui vient s’imprimer sur ce qui n’est que la répétition d’un même, déjà visité à l’identique. Où se place-t-elle ? D’où vient-elle ? En quoi s’imprime-t-elle, précisément ? Puisque rien ne laisse entrevoir le motif tangible de son apparition. Pourtant elle est là, je la sens, sans que je ne pense à quoique ce soit, elle compose sensiblement mon être seul, elle m’habite, cette différence qui modifie le vécu de ma solitude. Une réponse se dessine dans les brumes de cette réflexion délicate, d’apparence fort naïve, mais que je sais ne pas être. Au-delà de ce corps qui habite les instants de sa solitude, il y a ce que son sens réflexif de l’avant et de l’après lui permet d’intégrer dans le présent instantané de sa consistance organique. Il ne lui est nul besoin d’avoir à l’esprit ce dont ces espaces recouvrant sont faits, il le sait dans les fibres de sa mémoire, dans les échos vibratoires d’hier et les impulsions tendues vers demain. Cette solitude d’apparence semblable en tous traits à celle tant de fois visitée ici, dans cette retraite où elle blesse et ravive, soigne et engourdi, cette solitude n’est pas tout à fait la même, sans doute parce qu’elle se trouve au beau milieu d’hier et de demain dont la solitude est délicatement différente de celle qui d’ordinaire les composait. Tout simplement. Tout subtilement.