Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
Attirer à soi un regard, une écoute, une attention. C'est une rencontre parfaite entre ce dont j'ai le plus peur depuis toujours (et sans doute très envie depuis aussi longtemps) et ce que je sais le moins faire. Pourtant, je n'y échapperai désormais qu'au prix de mon épanouissement. Sur tous les plans, du métier à l'expression créative, je ne pourrai trouver le moyen d'en vivre comme je le souhaite qu'en me pliant à cette nécessité. Il faut que l'information circule: j'existe. Je ne peux plus guère la garder secrète, dans le périmètre tranquille de mon anonymat, à l'ombre des murs de silence et des auvents de discrétion où j'ai trouvé refuge. Peut-être ai-je déjà écrit cette phrase il y a plusieurs années, je n'en serais guère étonné – je ne m'étonne plus trop de voir la constance de certaines aspirations qui se heurtent à tant d'empêchements: elles avancent par étapes, et j'ai déjà oublié tout ce que j'étais incapable de faire il n'y a pas si longtemps et qui m'est devenu presque naturel, du moins familier. Je réalise que c'est à la mesure de cette visibilité que dépend désormais la possibilité de vivre ce que je souhaite vivre. J'ai fait dans la demi-mesure jusqu'à plus soif, un retour sur les terres d'hier me hausserait tant l'estomac que je n'y pourrais respirer bien longtemps. J'ai encore cette inconfortable sensation que prendre ma place, c'est prendre celle des autres. Que c'est une lutte à mener. Et que je suis bien plus à l'aise de céder perpétuellement mon tour à la petite sœur handicapée. Sans me donner l'occasion d'apprendre que nos besoins peuvent être émis ensembles, que chacun aura son lot d'attention, et que je n'ai plus à me sacrifier. Pourtant, ils ne sont pas fantasmatiques, ceux qui trinquent et attendent, les abandonnés du système, et je ne suis plus dupe, le mythe de la réussite au mérite n'a depuis belle lurette plus la même emprise sur mes ignorances concernant l'équilibre de ce monde. Tout se tient pour conforter chacun dans sa place, délester les dominants de toute culpabilité, responsabiliser outrageusement les dominés de leur situation, et faire croire que l'ascenseur social est une logique ouverte et inclusive, en érigeant les rarissimes cas de réussite (laquelle?) comme exemplaires des possibles à portée de main – pourvu qu'on le veuille vraiment, n'est-ce pas. Je m'égare. (Lire « Les représentations des groupes dominants et dominés » Fabio Lorenzi-Cioldi, pour s'éclairer les neurones sur le sujet.) La lutte est d'abord intérieure. Mais dois-je lutter ou faire de la place à tous ces mouvements: la peur, le désir, la culpabilité, l'envie? La peur exprime un besoin de sécurité dont je peux prendre soin, le désir et l'envie font moteur et carburant, courage et ténacité, la culpabilité peut s'effondrer sur elle-même lorsque j'éclaire l'absurdité des enjeux qui la font naître. S'empêcher d'exister pour céder la place aux autres n'a jamais fait de bien à quiconque. C'est un peu simplement dit, c'est un peu raccourci et trop aisément énoncé: le discours savant est bien tranquille de n'avoir pas au cœur ses palpitations, ses suées et ses angoisses. Je vais avec tout ça. - Vous faites autrement ? Comment ?