Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

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L'inaccompli

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Au crépuscule de ce qui n'aura jamais atteint le grand jour, je viens déposer contre les dernières lueurs ces quelques traces de ma présence. Je me souviendrai. Comment les heures ont lentement descendu entre nous, ployant leurs forces épaisses et douces vers ces paroles sorties si délicatement de ta bouche. Comment le lac s'est approfondi, d'une eau plus opaque au fur et à mesure de ce qui nous rapprochait en signifiant la distance. Cette distance qu'il y aura à signifier, entre nous, mais que nous brisons encore d'un baiser pour se dire bonjour et au-revoir. Et de nos mains enlacées, au moment où chacun peut dire qu'il n'y aura bientôt même plus cette intimité-là. Quand il ne nous restera que nos regards et nos souvenirs. Mais là, à côté du grand lac aux paisibles mouvements, sur notre rocher solide, lentement les heures nous ont laissé prendre le temps de nous raconter la fin de notre histoire, imaginer le début de notre séparation. J'ai vu tes lèvres trembler, senti ma voix disparaître, mes yeux s'embuer. J'ai compris que ces heures seraient à tout jamais marquées de notre trouble, de cette étrange proximité dans l'accueil de ce qui nous tient éloignés. Et comme tout l'histoire, sa densité, sa réalité, son empreinte, montait le long de ma gorge et venait douloureusement briller sous mon front. Sa beauté, son sens, sa finitude. Son accomplissement dans l'inaccompli. A l'image de ce soleil lent et tranquille, dont la chaleur apaisait les légères fraicheurs du vent, la lumière embellissant l'amorce d'une nouvelle nuit, nous tenions à laisser descendre en nous la brisure sans la précipiter, en gardant encore la chaleur et la clarté de nos présences rapprochées, de ce lien où les corps se touchent tendrement, où les lèvres peuvent déposer quelques ultimes traces d'une connivence, avant que la nuit n'emporte tout vers de nouveaux jours. Avec la lenteur d'une heure que rien ne presse, la douceur aimante de notre compréhension, cet accord pour mettre autant de tendresse qu'ils se peut sur un geste douloureux. Nous avons convenu d'une transition qui ressemblait à l'atmosphère dans laquelle nous flottions. Bercés par l'air et les odeurs du lac, la caressante lumière d'une fin de journée, embrassés par une température que nous adorions tous les deux. Tous les deux, à se dire que nous deux c'était fini. Mais nous pouvions laisser la lenteur du temps nous accompagner jusqu'à cette fin. Attendre ton proche départ vers l'océan pour qu'au cœur de l'attente s'opère notre abandon, attendre ces quelques jours d'absence pour qu'ils marquent avec notre assentiment le passage. Qu'ils nous aident à donner aux sentiments la réalité de ce qui n'est déjà plus comme avant.

 

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