Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
Des absolus. Du rien au tout. Qui ne laissent place ni l’un ni l’autre à l’expérience et ses nuances, ses imperfections.
Le rien tient de l’enfermement. Une cloche fermée, abri rassurant, tenant éloignés une foule de dangers, de menaces perçues. Là-dessous, l’air manque, les besoins fondamentaux crient famine, mais le cœur est sauf, la peau tranquille, l’identité sereine. Le monde tient debout, rachitique, mais debout. Par de brefs voyages hors de la bulle, quelques bribes de nourritures essentielles sont engrangées pour tenir le temps de l’ascèse. Il suffit de peu. L’appétit s’est fait frugal, l’estomac a pris le tour, ce monde est devenu normal, il trouve sans trop de peine sa signification. Il s’arrange. – Le rien tient aussi du handicap : c’est qu’il n’y a pas d’autres mouvements possibles. La violence de la menace perçue est trop grande, elle fait un effroi qui fige les muscles, interdit tout mouvement, circonvient la vision. Les alternatives sont des pistes dans la nuit, avenues d’angoisse et de mort, il n’y a pas d’approche sans le corps entier qui se tétanise, refuse. Les articulations perdent leurs jeux. S’engager vers l’ombre, c’est risquer sa peau.
Le tout, lui, est libertaire. Dans un sursaut, une déflagration, il s’affranchi de tous les empêchements. Il voit le monde comme un terrain aux possibles illimités. Il avale d’un trait l’ensemble, gargantuesque, rien ne lui fait peur, rien ne le dégoûte, rien ne l’arrête. Il déborde de partout, il envahit de son désir le moindre des territoires. Sans sortir de la cloche de verre ! Sans sortir de la cloche de verre : rien renversé, trou noir d’anéantissement s’ouvrant sur l’autre versant de l’univers, la masse ravalée de ses objets projetée de l’autre côté de la chute gravitationnelle, donnant sur un monde où la lumière irradie sans mesure, où toutes les voies sont accessibles, toutes les paroles énonçables, tous les gestes permis. Au chaud du ventre, il se sent transformé et porte cette transformation au-delà de la paroi qui le protège, dans un remodelage génial de la réalité. Respiration fantasmatique figurant le plan du vécu sur une portée fantastique, c’est un moment, l’épisode d’un cycle. Il porte les articulations du corps sur une scène où celles-ci retrouvent leur souplesse. Jouer redevient possible et dessine alors le scénario d’une permission totale, d’une folle promesse de « joue-issance ». Mais ce n’est pas une scène de comportements, c’est une scène de sentiments. L’expérience reste inaccessible. Autre enfermement. C’est la même inaccessibilité qui enfante deux êtres au monde étrangement jumeaux, symétriquement différents.