J’y suis jusqu’au coup. Je suis cet être cassé. Méconnaissable. C’est une partie de moi qui prend le dessus. Come si je reposais tout entier sur une cheville cassée. J’ai marché, lentement, lentement, pesé de mes pas le long d’un cours d’eau qui courrait plus vite que moi. J’ai posé mes pieds fêlés le long d’un large fil d’eau sans pouvoir en rattraper le courant. Tout allait plus vite que moi, trop vite. J’étais cassé, de la cheville au cœur, de la jambe à l’esprit, cassé comme une statue au socle fêlé, rongé par l’écoulement du temps. Je tentais d’échapper aux autres, j’avais pris la fuite, déserté, en douce je m’étais éclipsé pour ne plus avoir affaire aux autres, ne plus avoir à mettre la bonne figure dans le rapport, celle qui ne pose pas problème. J’allais là où ma gueule pourrait s’étirer de tout son long au bord de l’eau, soulagée du rapport aux êtres, où je pouvais enfin baisser la garde, laisser mes yeux flotter dans le vague comme deux bouchons à fleur d’eau, deux bouchons tristes et perdus, inutiles, libres d’être tristes et perdus, sereins d’être inutiles. J’avançais lentement comme pour éviter que ma cheville ne se brise sous la charge de ma présence, comme abruti par le poids de ce corps sur mes articulations trop frêles, à la limite de rompre, j’étais loin des autres et ma peur d’avoir à parler, ma fatigue d’avoir à me composer dans le rapport avaient disparues, j’étais venu là pour ça. Mais j’entendais plus fort encore, sous la lenteur de mes pas, tout le silence qui m’écrasait comme j’écrasais la poussière, le silence qui me faisait rouler de ses coups de pieds comme je shootais les pierres du chemin, roulant dans l’eau, noyées bientôt dans l’enveloppe silencieuse, polies un jour à force d’avoir été embrassées par la masse liquide du temps. C’est un fragment, un morceau pas plus gros qu’un caillou, le lieu de la fêlure, mais suivant comment j’arrive au monde dans la journée nouvelle, suivant comment je tiens debout, je n’ai plus que ce petit bout d’os cassé sur lequel avancer, avec lequel porter ma présence. Et je ne supporte plus grand-chose, à peine le poids de mon propre visage. Me tenir au milieu des autres devient une partie de funambulisme, d’un funambule sans sa perche, une torture de vertige, la menace partout autour de ce mince filin où mon équilibre vacille. Parler m’écorche l’âme et la gorge, soutenir un regard me fait tourner la tête, m’écœure l’esprit. Vulnérable jusqu’au fond des os, j’ai la hantise qu’on m’adresse la parole, qu’on me pose une question, répondre est un supplice, rassembler ma pensée et la rendre intelligible m’est aussi pénible que d’extraire un grognement d’une bouche cassée. Lentement, le long de l’eau qui coulait plus vite que mes pas, je ne faisais rien que fuir l’insupportable des autres, pour tomber sur l’insupportable de moi. Marcher faisait un mouvement, m’évitait de résider trop longtemps dans le lieu de ce que je ne pouvais supporter – fuit à chaque pas, toujours renaissant au prochain. Marcher me permettait de passer entre les gouttes de ce silence qui avait noyé ma voix, enveloppé ma présence d’un voile m’empêchant de jouer avec celle des autres. Sur le fil d’une solitude coupée de tout, vacillante entre toutes, scindée à elle-même, je marchais en somnambule sur la brèche d’une présence tout juste supportable.