Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

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Là où tant se joue



Je sens bien que j’y suis encore, dans ce lieu que ne bouge pas, ou si peu. Ce lieu étrange d’étrangeté au monde, à soi, là où presque rien ne bouge, où presque tout attend. Je sens bien que j’y suis encore, pas tout entier, mais les deux jambes, et le tronc en tout cas, je sens ma gorge peut-être, et ma tête, et mes bras aussi, je crois bien, je les sens dégagés, déjà dégagés, enfin dégagés devrais-je plutôt dire, si je veux un tant soit peu coller à ce que je ressens et ne pas trop m’en éloigner (n’est-ce pas là que tant se joue ?), mes bras, ma gorge et ma tête semblent s’être dégagés, enfin, du lieu d’attente, d’attente et de confusion. Le reste du corps est encore dans les brumes, dans le poids d’enclume, arrêté, étrangement arrêté dans ce lieu d’attente et de paralysie, confusément bloqué dans la masse opaque et lourde de ce qui n’a pas de mouvement. Mais je ne me débats plus. C’est peut-être d’avoir la tête dégagée, la tête surplombant les brumes, il se pourrait que d’avoir la moitié du corps sortie de l’enclume me rende à la sagesse d’habiter ce lieu plutôt que de m’y débattre vainement. Je vois bien, de là-haut, que toute une partie de moi n’y est pas, et je sens bien, maintenant, j’ai compris, que ça ne servira pas à grand-chose ni d’en épuiser les quelques forces contre la soupe opaque qui la contient, ni d’attaquer au burin ce qui l’enserre. Il se pourrait bien par contre qu’en habitant pleinement ce corps coupé, ce mouvement et cet arrêt, cette clarté et cette confusion, cet élan et cette attente, il se pourrait qu’il se passe des choses inattendues. En dénouant, de ma présence pleine à ces paradoxales présences fragmentées, en dénouant ainsi le nœud de leurs contradictions, il se pourrait qu’il se passe des choses inattendues, comme par exemple ce début de paix qui prend place simultanément, cette détente concomitante à l’acceptation du lieu habité à corps défendant, ce sentiment de réappartenir à la vie, de la rejoindre là où elle se trouve, de s’appartenir à nouveau, bêtement, simplement. Il se pourrait bien que ces signes simples et bêtes, d’être en accord avec ce qui est, ces indices émis par la simple détente intérieure, par la bête paix d’esprit qui se fait, par ce corps qui ne se défend plus d’être comme qu’il est, il se pourrait bien qu’ils témoignent d’un moment où ce que chacun cherche dans une confusion qui n’a d’égale que son obstination, d’un moment où ce qui est cherché ainsi dans un avenir reculant à mesure qu’il est approché, peut-être témoignent-ils, ces indices, d’un avenir rêvé devenu présent réel, d’une présence idéale devenue présence réalisée. Que pourrais-je bien chercher d’autre, sinon ce lieu de paix dans le tumulte incessant, inexorable, dans ce tumulte souverain de la vie dans toutes ses états, que pourrais-je bien chercher d’autre ?!

 

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