Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

L’homme peut-être, grandissant sous la peau d’une inexorable enfance. L’homme que tu viens toucher, de ton attention mesurée, dans la distance des jours qui passent, ces regards qui reviennent malgré tout, qui se posent à nouveau sur mon front inquiet, trop inquiet sans doute. Mais je ne peux me délivrer facilement de l’inquiétude, tant elle me tient de ses mains puissantes. Délivrer, délivre-moi de cette prise, aurais-je envie de dire, de te demander, je peux espérer, j’espère en fait, très certainement, que tu me délivres de cette poigne d’enfer qui me tient là où je ne veux plus être et qui ne dépend pas que de moi, j’attends sans aucun doute que tu me délivres, même si pourtant ce n’est pas ta mission, pas ton rôle, même si pourtant il suffirait que tu viennes à moi, à l’endroit où je t’attends, pour que tu me délivres sans même le savoir, sans le vouloir, sans même en porter la responsabilité. Tu pourrais me délivrer avec si peu, tu me délivres déjà un peu, ces regards qui reviennent, ces attentions qui se retournent malgré la distance, brisent ce que je crois d’elle, annulent les noms que je donne à cette distance. Tu me délivres déjà un peu sans le savoir, à simplement rester dans l’écart qui nous relie, à ne pas t’éloigner plus encore quand je souffre de la distance, à la tenir simplement, mais à l’annuler en quelques mots à peine. Et tu pourrais me délivrer complètement, il suffirait de si peu, pour que survienne en moi la délivrance infinie, il suffirait, il suffirait de cela, il suffirait d’un baiser, tes lèvres sur les miennes suffiraient à cela, il suffirait de tes lèvres de femme posées sur mes lèvres d’homme, pour que l’inexorable de mon enfance surgisse dans sa plus belle présence, laisse à l’homme son droit d’advenir et de dépasser son enfance infinie, de transcender l’inexorable présence de cet enfant attaché à son enfance. Tu pourrais, oui, d’un baiser à peine, signer la fin d’un inexorable emprisonnement, le début d’une inexorable renaissance. Tu pourrais de tes lèvres, sans un mot, en les apposant doucement sur le silence des miennes, en venant là desceller la parole encore muette d’un homme qui attend de pouvoir être homme grâce au baiser d’une femme, qui attend de pouvoir dire sa parole d’homme, de pouvoir trancher dans la chair de son enfance les liens inexorables pour tisser ceux d’un nouvel infini. Tu ne sais sans doute pas ce que ton premier baiser pourrait venir libérer d’homme en moi. Tu n’as probablement pas la moindre idée de ce que la fin de cette distance pourrait enfanter d’homme en moi, de ce qu’elle pourrait enfanter en l’homme qui attend en moi, en cet homme qui s’advient à travers l’inexorable de mon enfance. Ce qu’elle pourrait desceller de silence dépasse sans doute l’imagination que tu peux te faire de ce silence.