Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

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Plein de terre



Au sol, agenouillé, sur l’herbe drue, devant la longue plaine qui s’étend d’un bord à l’autre de l’horizon. Tombé à genoux sous le ciel d’envergure, dans la molle consistance du matelas d’herbe. Avant de m’affaler, de tomber complètement, rendu au sol, vivant, couché, mort. Plein de terre, accouplé aux herbes m’enserrant de leurs longs bras doux et piquants. Règne de Terre, enseveli dans l’herbe bientôt, endormi sur ce lit tendre et mou, comme un enfant sur un ventre rond et chaud, grande matrice nourricière, l’air sur Terre qui m’enfante, règne sur mon existence, me prend dans ses bras et s’accouple à tout ce que je suis là. Lentement, rester, sans bouger, tandis que le monde vient à moi, doucement, sans brusquer, bête sauvage qui avance et recule, sauvagement, timidement, hésite, enveloppe du regard, cherche, vient, épouse enfin, finalement, toute là, la Terre, dans ma bouche, dans mes yeux, dans mes veines, dans ce que je pense, et ma main devant le soleil, écran pauvre, la beauté profilée d’une silhouette qui masque le grand feu, fait une ombre au visage ébloui, une herbe au coin de l’œil, l’arrondi d’une lunette comme une lune dans le regard, et le bleu si profond derrière les verres fumés. L’herbe bouge au vent, la main oscille légèrement, manifestation de ma présence entre le soleil et la Terre, mon ombre ma vie, mon existence, maintenant, ce corps d’enfant, corps de cadavre, dans l’herbe endormi, comme mort. Maintenant, cette mienne main que je regarde, étrange écran, étrange présence, mon âge, les lignes dans ma paume, ma main d’enfant, ma main de vieillard, mais maintenant, vivant, là, dans l’herbe endormie. L’existence du moment, toute là, sous le ciel, entre l’air et la Terre, devant cette main de mon âge, cette main de maintenant, toute là, enveloppée dans cette conscience d’herbe, retenue dans l’instant de vie. Animal, homme, vivant, vivant, mort, encore, juste là, quelques secondes, parfaitement conscient, le mystère de l’herbe, le mystère de l’homme, le mystère d’être, tout là, enfanté sur le lit d’herbe où mon corps a reçu le monde, tout, c’est cela, ce passage, éternel dans sa présence, où j’existe vraiment, plein.

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