Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

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Sans y être



Marcher la tête pleine de pensées, de ruminations stériles, absent à tout, à moi, au paysage, au ciel. Pas envie d’être là, ni nulle part ailleurs. Emprunté dans ma peau, emprunté par la moindre décision, emprunté d’avoir à exister, d’avoir à faire quelque chose de ce temps, de ce corps. Depuis la première heure de ce jour, rien n’échappe à la contrariété diffuse qui assiège ma présence. Pourtant, à travers le cadre d’une fenêtre ouverte, inattendues, quelques secondes de joie, de joie pure, pure et claire, quelques secondes légères, sans poids, au moment où l’air frais entré par la fenêtre se mêle à la vue du champ sauvage sous le ciel sauvage, quelques secondes suspendues, d’étonnement naïf à recevoir la fraîcheur de l’image, la beauté de l’air. L’enchantement qui me soulève le cœur le temps d’une respiration, deux ou trois secondes sans pensées, dans l’étonnement candide qui efface, le temps d’un virage, toutes les voix de mon humeur. Une fenêtre dans le vase clos de mon trouble, une brèche qui ne mène nulle part mais laisser entrer, le temps d’un virage, la lumière, le silence, la beauté. Une lame de lumière qui fend d’un instant tout le remugle de ma tête, empruntée dès l’éveil, emprunté de tant de pensées inutiles, tournant en rond autour de cibles confuses qu’elles n’approchent jamais, péniblement tournées vers l’absurdité de leur manège dont rien ne les tire. Sauf les sensations soudaines qui m’ont enveloppé dans ce virage bref où j’ai tourné la tête vers le dehors, embrassant sans m’y attendre la brise claire et la peau du paysage, embrassé en retour, sans m’y attendre, par cette joie courte et profonde qui a étouffé brièvement toutes les choses empruntées de ma présence. Et s’il ne doit rien rester de cette matinée confuse, tant le voile de pensées m’a coupé du monde, il pourra cependant rester, comme résumant tout ce que j’ai vécu ce matin, cette image parfaite, ce soulèvement bienheureux qui n’a duré qu’un virage, le temps que mes mains poussent le volant puis remettent les roues dans l’axe de la route, tandis que je tournais la tête vers l’herbe caressée par le vent, sous le soleil posé sur la dune ronde, le temps de rencontrer avec plénitude les éléments simples du dehors, mariés quelques instants aux éléments simples du dedans, l’occasion d’une connivence élémentaire où les secondes se sont figées dans l’apesanteur d’une éternité, creusant un espace sur lequel les heures semblent désormais glisser sans prises.

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(Emprunté ainsi, je cherche en croyant pouvoir trouver un lieu, une occupation, qui me sorte de cet état. Mais je me dis, marchant là où j’aime tant marcher, que ce lieu et cette occupation n’existent peut-être pas, qu’il y aurait plutôt à se recevoir dans ce mal être, cet être en mal de lui-même, indisposé à tout ce qui se propose, indisponible à tout jusqu’à sa propre présence. Embarrassé jusqu’au bout des ongles d’avoir à se tenir dans la vie, à composer avec la désagréable étrangeté qu’il porte en lui et qui l’insupporte, dont il voudrait pouvoir se débarrasser, se détacher, quand bien même elle fonde la réalité même de son être au monde actuel : indisposé d’y être.)

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A
Merci pour ce très beau texte!
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C
<br /> Merci Audrey pour cet agréable retour ! Et enchanté...<br /> <br /> <br />