Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Toujours la mort, ici. Toujours la mort sur le chemin. Ma mort pour être exacte. Je me la prends de plein fouet, toujours sur ce chemin. Toujours elle me vient en pleine face, ma mort, lorsque je marche sur ce chemin de mon enfance. A chaque fois, elle se rapplique, elle ne manque jamais le coche. Va savoir pourquoi. Je marche tranquillement sur ce chemin que j’ai tant de fois foulé de mes petits pieds d’enfance, et peu à peu une voix monte en moi, une voix du fond des âges, une voix sans âge, et je me mets à parler à voix haute, à haute et intelligible voix on peut m’entendre parler sur le chemin, tandis que je marche doucement. Ce n’est pas que je choisisse de parler, c’est plutôt qu’une voix, cette voix dont j’ai parlé, vient s’articuler dans ma bouche, et toujours elle finit par me parler de la mort, de ma mort spécifiquement. Elle me l’amène sur un plateau, elle me la présente, sans crier gars, sans autres formalités, elle me la présente immanquablement, à chaque fois que je viens marcher ici, et je n’ai rien à dire, je dois seulement accepter de prendre la gifle que ça me fait, de me la prendre en pleine gueule, cette mort à laquelle je pense à d’autres moments, mais qui jamais ne vient comme ça en toute force, impériale, hiératique, dévastatrice. Ce n’est pas que je n’y pense jamais, à ma mort, j’y pense même sans doute un peu trop, inutilement je veux dire, mais c’est que là, sur le chemin où mon enfance s’est tant de fois promenée, elle ne me laisse pas le choix de penser à elle : c’est elle qui pense à moi. Elle m’engloutit dans sa pensée, elle me digère déjà, elle m’avale tout cru. Et cette voix caverneuse, du fond des temps, elle me raconte encore une fois ma mort, sans détour, sans enjoliver, sans fioritures, elle me montre à quoi ça ressemble, ma mort, le monde sans ma vie, le monde sans moi, le monde avec ma mort sur les épaules, qui ne pèsera pas grand-chose, qui s’enfoncera dans cette terre qui m’entoure de partout, sur ce chemin où je suis si petit, au milieu des champs immenses, des collines infinies, vaste cimetière où la voix m’enterre déjà, encore une fois. Je vois bien qu’elle ne pèsera pas grand-chose, cette mort dans le monde, cette absence perdue dans la terre des champs, dans l’air des cieux, ma mort sera la mort de tout le monde, et les épaules de la vie n’en seront ni plus lourdes ni plus légères. La vie respirera d’autres souffles, ni plus ni moins. Je meurs à chaque fois que je passe là. Ca ne manque jamais. Elle ne me rate pas, ma mort, dans le coin. D’une fois à l’autre j’oublie, je m’oublie, et le cirque recommence, je m’engage naïf comme l’enfant d’autre fois sur ce chemin tranquille qui passe entre les champs inoffensifs, et j’en prends encore une fois pour mon grade, la voix monte, il est déjà trop tard, il faudrait courir dans l’autre sens, rentrer en vitesse, mais je suis comme hypnotisé, la voix sourde et m’emmène tout droit vers celle qui me tend la main, la bouche grande ouverte, impatiente de m’avaler, encore une fois.