Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Je ne sais pas ce qu’il y a eu, mais quand je me suis arrêté à la frange de la montagne, dans l’alcôve de branches et de feuillages qui donne sur la plaine, je ne sais pas ce qui s’est passé là, insidieusement, ce n’est pas venu d’un coup – rapidement mais pas d’un coup – je me suis assis, couvert de sueur, mes habits épongeant ce qui semblait être un litre d’eau, je me suis assis sur une pierre, en face de la plaine et dans ce paysage mon regard s’est un peu perdu, dans le vague comme on dit. J’ai eu, non pas subitement, mais en quelques minutes à peine, le regard qui se perdait dans le vague du lointain, tandis qu’en moi des forces se défaisaient et que mon cœur commençait à éponger des litres de sang bleu. Les yeux dans le vague, le vague à l’âme, je regardais depuis la pierre où reposait mon séant, je regardais sans vraiment regarder la plaine qui s’étendait devant moi, pleine d’une étrange tristesse. Une tristesse préhistorique, c’est l’expression qui me vient. Nous ne serions pas descendus des arbres pour nous diriger vers la savane, nous nous serions plutôt longuement promené dans les eaux, les marais, les évidences s’accumulent et expliquent mieux l’épiderme nu, la graisse sous la peau, la marche sur deux pattes, la parole nécessitant la contrôle conscient de la respiration, que seules les espèces aux prises avec l’art du plongeon aquatique possèdent. Les évidences s’accumulent mais moi je suis au milieu des arbres, au-dessus d’une grande plaine d’allure préhistorique, et rien ne m’indique la raison de mon trouble. Il faudrait faire des recherches, investiguer le terrain, relever les différentes couches, analyser les sédiments, et peut-être saurais-je maintenant ce qui m’a pris là-haut, tandis que j’avais le séant tranquillement posé sur une pierre d’un autre millénaire et la sueur dégoulinant de mon front, emportant le sel qui fut peut-être produit par les océans qui couvraient autrefois ce monde sous me regard éperdu. Ca me ferait une belle jambe. Des centaines de milliers d’années, pour faire cette jambe, une réponse pour me la faire belle, mais je m’en fiche, à vrai dire, j’ai le cœur gros, imbibé de sang, il a pompé toute la sueur de mon âme et le voilà gris. Je m’en tape de la réponse, ce qui compte c’est cette tristesse vaste comme la plaine qui s’enfonce dans la forêt de mes pensées, parcoure mes veines, me rend lourd, cette tristesse qui me fait pierre parmi les pierres, et inquiet, comme le vent et ce vertige devant le vide qui m’attire, le vide qui m’attire de toute ma lourdeur pierreuse vers la plaine qui sans doute fut une savane après avoir été un glacier, après avoir été un océan. Elle compte cette tristesse, elle compte plus que la réponse, parce que c’est elle la réponse, la réponse se trouve dans la tristesse même de ma nature préhistorique, sur cette pierre où je me suis arrêté pour souffler un coup, et où c’est un coup de souffle que j’ai récolté, homme sans âge pris comme mes frères préhistoriques par l’émotion qui faisait plonger leur regard dans le grand vide de nos angoisses primitives.