Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Quelque chose hier, en allant là-haut. Je suis resté longtemps couché dans l’herbe. D’abord dans un endroit trop pentu, sans y faire attention. Ce corps vaguement mal-à-l’aise, par l’effort à tenir, empêchait la détente réelle. Puis marché jusqu’à un point qui surplombe les falaises. Herbe épaisse et touffue, matelas organique où s’allonger tendrement. Seul. La violence de brefs et intenses courants d’air me faisait peur, crissant entre les graminées de puissants chuintements, comme si le parapet où je me trouvais allait se dérober, le bord de la montagne céder et plonger dans le vide. Je sursautais aussi au passage des hirondelles dont les ailes fendaient l’air dans un grand bruit sec et surprenant, comme une paire de ciseaux qui aurait pu me trancher la gorge au passage, dans une perte de contrôle de leur vol chaotique. Un rapace survolait de loin mon nid de feuillage emmêlé, épiant le possible mulot frayant son chemin dans les herbes hautes. Puis je me suis habitué, et le corps s’est arrangé là, au milieu de ces sifflements étranges, sous l’œil aiguisé de la silhouette au cou rentré planant sur ses proies, corps étendu non loin d’un précipice où se mélangeaient la peur et l’attirance. Je sentais qu’il y avait du temps à passer là, qu’il fallait prendre ce temps, le creuser dans les heures à coup de patience, à force de respirations. Ne pas me laisser déloger par toutes sortes d’inquiétudes possibles et raisonnables. Je devinais la présence d’un objet précieux au fond de cette patience, de cet abandon. Tous mes sens baignaient dans les éléments originels. L’humus pour lit, le ciel pour toit, l’espace pour respiration, les oiseaux pour compagnie, le vent pour chanson, l’atmosphère pour température. Rendu. Retourné. Revenu. Peu à peu, à mesure que l’abandon creusait de sa mince cuillère les murs de mes prisons, je commençais à voir ce qui se dessinait, derrière ces parois de séparation, de distance.