Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.
Je rêve d'un corps comme dans les magasines. Les magasines pullulent de ce corps qu'il me faudrait avoir pour... Il y en a plein, il n'y a que ça. Tu ne vaux rien si tu ne ressembles pas à ces corps-là. Leurs photos, ce qu'ils racontent, le pouvoir qu'ils ont est fantastique. Même ceux qui s'occupent de notre bonheur, ceux qui se targuent de nous montrer la voie, de trier les informations, même ceux-ci sont imbibés de ce qui pervertit notre rapport au monde et à nous-mêmes. A chaque page, tu trouveras des jambes parfaites, des visages angéliques, des corps athlétiques, et la plupart sont largement déshabillés. (Un corps nu pour vendre un parfum. Des jambes affriolantes pour vendre des chaussures. Hein?!) Et les phrases assassines, et les annonces débilitantes. Sur une page, un sociologue de fine mesure déconstruit avec perspicacité les violences symboliques de nos modernes coutumes, sur une autre le philosophe aux acuités redoutables pose des questions fondamentales, mais chacun de ces articles patauge au milieu des pires manipulations publicitaires, et entre deux on vous sert des recettes à la joie, des méthodes au bonheur – en nourrissant ce qui en nous croit encore au possible d'une île, d'un rivage nirvanesque. Un étrange mélange, où la séduction opérée par l'intelligence vouée à tromper l'homme s'acoquine à celle qui tente désespérément de lui fournir de quoi trouver ses propres vérités. Ce qui se propose de vous délivrer par devant vous emprisonne par derrière.
Il y a vraiment des moments où je pourrais vomir ce monde dans lequel je vis. Où je m'aperçois de la quantité largement majoritaire de saloperie symbolique dans laquelle mon esprit et mon âme sont embourbés et où il me semble que rien ne peut me tirer d'affaire sinon que de me tirer tout court. Et de m'imaginer alors que toute l'énergie déployée à ne pas me laisser prendre par cette farce tragiquement laide pourrait devenir celle qui se déploierait à me laisser prendre toujours mieux par une autre, tragiquement belle.