Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Ainsi dérivent les corps sur ton fleuve perdu. Malgré l’invraisemblable, malgré la brièveté, malgré le puits sans fond, ils vaquent à leurs occupations, ils se démènent, ils survivent. A peine le temps de lever la tête au ciel, pour goûter un peu, du bout des yeux, à cet enchantement délicieux, de clore le regard pour que la peau conduise toutes les impressions, véhicule sublime du rapport, de la rencontre. La dérive. L’oubli. La survie. Ils volent, ils empêchent, ils aveuglent. Alors nous luttons pour en préserver quelques morceaux, des pincettes de bleu, des poussières d’oxygène, chairs de poule et longs sanglots. Devait-il en être ainsi ? Dans un cimetière, vous avez un nom qui vous est familier, gravé sur un signe dépeuplé. L’histoire a commencé là, sur le précipice de ce gouffre, aux abords de cet enfermement où vit l’insupportable. Il n’y avait pas mille chemins possibles. Après, rien n’a plus d’importance que l’intensité du rapport, la puissance des secousses, un seuil s’est inscrit dans la chair et l’indifférence tue. Il y a le temps de l’anesthésie, et il y a celui de la vibration. Tout ça, tout ce grand bordel de monde, toute cette chair, tous ces vents, ces âmes, ces continents, tous ces amoncellements d’inconnu et de désir, ça ferait des chansons pour mille vies, des célébrations pour mille morts, et pourtant, la dérive, l’oubli, la survie. L’ennui. Devait-il en être ainsi ? Quand tes papilles ne sentent plus la saveur des choses, c’est que ta langue n’enlace rien que du sable. Il m’arrive de me mentir et de le savoir très bien et de comprendre que j’aie besoin de me mentir. Je trouve ça doux. Il n’y a pas mille façons d’échapper à l’insupportable. Le temps de la volte-face est respectable. Quelques pincées de ciel feront l’affaire, en attendant. Nous faisons nos calculs d’épiciers, nos commerces habiles. Nous dérivons et sous nos muettes peaux, l’écorce du monde, patiente, aimable, continue son langage. Elle nous attend – mort ou vif.