Par les mots et les images, témoigner d'une rencontre sensible et complexe avec soi-même, autrui et le monde.

Rester parfaitement dans ce corps. Coller de près aux surfaces intérieures, muscles contre peaux, organes sous les os, intimement rasemblés. Pouvoir sentir la première appartenance au monde, le premier habitat. Pouvoir sentir de près, avec clarté et complétude, où je me trouve, dans cette chair faite homme, ce lieu de vie.
Bien voir où se joue la parole d’esprit, par quelles voies s’infiltre le vent des pensées, qui creuse des distances, des tunnels nébuleux où le sens peut s’enflammer, mais souvent pour mieux s’effondrer ensuite, où l’appartenance s’émiette – mais se cristallise parfois. Identifier quels sont les mots mâchés par les tissus sensibles, et quels sont ceux construits dans la brise d’une idée. La nature de leur différence dit l’essentiel de ma position.
Il sait transformer les mondes, cet esprit aux mille sciences, il sait voiler, détourner, charmer, séduire, il sait porter l’être hors des frontières qui font l’accord à soi. Alchimiste millénaire, l’expérience des siècles entassée dans les anfractuosités tortueuses de son antre, il sait produire le doux poison des histoires qui réajustent toutes les articulations malaisées, inventer les potions qui confondent toutes les ambivalences, cette ivresse si prompte à réunir le partagé, combler les coupures d’une simple gaze de signification. Qui fait une autre coupure, une autre distance, un espace de perte et de confusion.
Mais plus archaïque encore, tenu en chaque cellule, un rupestre miroir d’entendement fait jeu avec les plus élevées conditions de la perception, et laisse possible une voie d’accès au lieu d’un irréductible épuré, où s’asseoir dans sa chair redevient possible, où l’à soi redevient sensible.
Ecouter cette à peine prononçable parole du corps, pour lui soumettre un mot dont il dira – dans un tremblement, une rétractation, une chaleur – la justesse, la coïncidence. Accueillir ce qu’il choisit, pouvoir risquer ce lieu d’impuissance où être soi résulte d’un inconnu – sur lequel la volonté, le contrôle, l’identité parfois, jettent un regard morose, amer, terrorisé. En ce mot qui résonne et vibre, dont l’éprouvé ne permet pas d’en douter la vérité, s’y percevoir. Et finalement, à l’esprit défendant, s’y reconnaître. S’y approprier une vie à soi.