Tous ces corps et le tien. Tous ces corps et le mien. Ces symboles qui ne me parlent que
de loin, ne me disent rien au fond, en surface oui, je sais, je comprends mais dans le fond, non, je ne comprends rien. Bruit, confusion, distance. Une vague peur chaque fois, quand je
m’approche, au moment où l’idée me vient – « tiens oui, bonne idée, ça fait longtemps ». Bonne idée tu parles. Vague peur dans les tripes quand la pensée m’emmène. Comme quelque chose
qui me tire en arrière, une force intérieure qui va dans l’autre sens que celui où je m’emmène, où l’idée m’emmène. Comment je vais réagir ? Y aura-t-il du monde ? Je fais fi de la
peur, des questions qui l’accompagnent, j’avance. Je pourrais avancer avec plus de présence à tout ce qui se passe en moi. C’est le chemin, l’école de vie. J’avance avec ce que je suis, vers ce
que je ne serai plus jamais, vers ce que je serai toujours. C’est au moment où je m’approche, où je commence à savoir que tu n’es plus très loin, que ça s’agite encore un peu plus en moi. C’est
par là que tu es rangée, casée, immortalisée. La force du recul m’a quitté, maintenant c’est une force d’enveloppe qui se soulève et m’entoure, me protège. Quelque chose qui se fige et se dresse,
une raideur, une tige au milieu du corps et une serre de lianes chaudes autour, tenu en ces cordages enveloppant. Ca fait peur, l’endroit fait peur. Les muscles se serrent, se préparent. Je ne
suis pas présent à tout cela, pourtant je m’en souviens maintenant, je me souviens bien de ces sensations au moment où je m’approche, où je devine l’allée par laquelle je dois m’enfiler pour
venir te trouver. – choc. Stupeur. Tandis que j’écris, tandis que je me rappelle ce que j’ai vécu il y a quelques minutes, en m’enfilant dans l’allée de notre rencontre, je ressens ce qui est si
difficile à décrire, à écrire, parce que le pathétique, parce que l’indicible, parce que cet espace d’entre-deux. Nous connaissons tous ces moments où une vague de tristesse s’élève quelque part
dans la poitrine et vient s’écraser aux frontons du visage, fait trembler les lèvres, tressaillir les pommettes, humecte le regard, tandis que son retour aux tréfonds de nos êtres fait un
sanglot, un ressac dans la poitrine qui se fend d’un long soupir – nous connaissons tous cela et pourtant l’écrire est maladroit, ne sert à rien, empêche de s’y retrouver, le décrire cartographie
mais ne révèle rien, ne transmet que la forme, en voile l’essence. Mais c’est précisément ce qui vient de me traverser et me fait un choc d’en deviner maintenant seulement la présence tout à
l’heure, plus profonde, plus légère encore que la peur. Elle est insensiblement douloureuse cette allée, cette rencontre. Ca y est. Face à face. Je suis de retour, tu es là, comme toujours,
immobile, presque éternelle. Silence. Componction naturelle, qui s’impose, se compose d’elle-même, de l’intérieure. Gravité. Tout devient solennel, sans que je ne le veuille. Le silence qui
s’installe en moi, la lumière qui descend en lent cortège du ciel, l’humilité de mon regard plein d’interrogations informulables, le mouvement des arbres au passage délicat du vent, jusqu’à
l’ordre serein des cailloux qui jonchent le sol, la retenue de mon souffle. Rien de naturel sans doute, dans cette composition des éléments, mais je me laisse duper sur le moment, contrit par
toutes ces évidences qui n’en sont pas. Je te fais face et tout ce qui me vient, tout ce que j’ai à dire, c’est ce soupir et ce « ouais ouais ». « Ouais ouais quoi ? »
pourrais-tu dire, s’il t’était encore donné de dire quelque chose. Et il me faudrait alors réfléchir un moment pour te répondre. Ouais ouais quoi ? « Ouais ouais tout
ça », tout ce que je viens d’écrire, ces peurs, cette tristesse, ce silence, cette rencontre, cette évidence qui est la moins évidente de toutes, ce lieu où les symboles ne me disent rien
tout en disant beaucoup, ces corps et le tien, ces corps et le mien, ouais ouais pour dire quelque chose quand tous les mots font défauts, pour acquiescer, pour se rendre à
l’évidence, pour s’y rendre comme on capitule, que pourrais-je bien dire d’autre, hein, de toute manière, qu’y a-t-il à en dire, sinon ce ouais ouais de reddition, d’abandon, de toute
manière voilà, y a pas grand-chose à faire, cette rencontre n’a pas beaucoup mieux à m’offrir… J’ai été heurté sans doute, en arrivant, l’ai à peine noté en fait, mais je me souviens bien avoir
tiqué en remarquant ce détail qui m’en disait plus long encore que tous les symboles rassemblés autour de moi, détail qui me troublait tout au fond. S’il me demandait comment je prenais soin de
cette rencontre, de ce lien, me pressant insidieusement de répondre peut-être à cette interrogation qui plongeait loin dans les motifs de mon être, il me révélait également, sur la fine tranche
qui sépare la tragédie du comique, là où larmes et rire ne font plus qu’un devant les ironies du sort, là où la tragédie est d’une telle intensité que seul le rire nous la rend supportable, il me
révélait la brutalité innommable de cette rencontre. Je n’ai pu échapper à la méchanceté abrupte devant ce détail. Sur la croix, la plaquette où ton nom – ton nom d’ailleurs presque illisible
depuis que les saisons ne cessent d’en user les reliefs (autre drôlerie singulière) –, sur la croix donc, la plaquette où ton nom révèle nettement ce qui au fond reste confus et distant, la
plaquette pendouillait lamentablement de biais au seul clou qui lui restait, reflétant ainsi avec une amère fidélité ta fragile immortalité, ta présence incompréhensible dans ce jardin aux
évidences troubles.
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