15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 09:18
Abandonner

Abandonner. Chez moi, c’est toujours par l’abandon que peut commencer la poésie. Il faut que j’abandonne la tourelle du phare, la veille qui tourne haut, la main qui tient la corde, le souci que je me fais.

Je viens là pour quelque chose, et il me faut absolument oublier ce quelque chose pour qu’il survienne.

De ce lieu où les heures ne comptent plus, où seule vibre la tendre peau de ce que j’éprouve.

De ce lieu où il m’est permis de ne plus m’inquiéter de rien, de tout, où je peux fermer les yeux et voir enfin.

C’est en refusant tout dessein que se dessine quelque chose, parfois.

Je veux trembler, c’est tout. Sentir la vague de peau et l’eau du regard.

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 12:09
Se coltiner la vie

Dans le corps, aucun indice pour révéler la fin de l’année. Un jour comme les autres. Je sens seulement la détente des vacances, et le calme de la ville contamine mon apaisement. Par la pensée, je sais que demain l’année sera morte, à tout jamais. Spontanément, je ne suis pas plus troublé. Si je m’y arrête un peu, je devine l’émoi face au temps qui passe. L’évocation des personnes perdues, des projets en attente, les moments forts de l’année agonisante, les questions sur les mois à venir. Il est multiple, subtile, ce lien au calendrier, mêlant l’indifférence à la confrontation: je ne me sens pas concerné, je peux l’être, j’y pense quand même, sans vraiment y faire plus attention, le réveillon est là sans que j’y sois vraiment, mais il lévite aux environs. Il me faut sonder pour dire des choses précises, et elles ne sont pas harmonieuses, cohérentes, monochromes.

Pour sûr, ce n’est plus aussi net, fort et manifeste qu’avant. Je fais le lien entre l’importance qu’avait cette date du temps où j’en partageais l’anticipation et toutes les constructions symboliques avec mon entourage. Je sens le lien entre la perte de signification et l’arrêt des projections et des échanges. Depuis que je n’en fais plus activement le signe d’un passage, et que, conjointement, je n’en évoque pas les significations avec d’autres personnes, cette nuit singulière s’est fondue dans le fil continu des jours. D’ailleurs, c’est la fête des autres qui sans doute m’invite à en prendre encore un peu soin. Cela aussi, ma pensée le sait, qu’il y a des rassemblements, des rapprochements, une vie à plusieurs qui se noue autour de ce prétexte, et ça ne me laisse pas indifférent. Elle est parfois délicate cette navigation entre le besoin de repères et la liberté face aux convenances sociales, la vacuité possible de rites désagrégés, les vertus des soins qu’on leur alloue, le vécu du miroir incontournable.

C’est le lieu d’un rapport inévitable. L’inscription dans l’étendue temporelle: où suis-je aujourd’hui dans le cours de mon existence, quelles identités ont survécu, qu’est-ce que je sens de moi qui résonne avec ma mémoire? Et l’encrage momentané dans une tribu appartenance: jusqu’où va ma solitude, jusqu’à quelles intimités vont mes liens? Ces tris courants prennent ici une force particulière. Je les note de biais, explorateur de l’intime vaguement affairé, plus ou moins concentré. Je retiens ce point: moins de constructions mentales, plus de corporalité et un accès à plus de complexité subjective. Peut-être qu’aborder la vie comme un problème à résoudre empêche - évite aussi sans doute - de se coltiner la part folle, chaotique et débordante de sa nature.

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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 13:38
Se taire

Je crois bien que j’ai tu la voix la plus nécessaire. Celle qui avait le plus besoin de se dire s’est enfermée dans un secret. En sortant de l’anonymat, en prenant le risque de montrer le lien entre ce que je crée et ce que je suis, j’ai abandonné une partie de l’être. Difficile de laisser voir autant de fragilité, d’incapacité, de malhabilité. Le discours ambiant a beau louer le courage de se montrer tel qu’on est, les visages qui pullulent sont gais, beaux, vigoureux, vaillants, entourés. La confiance, le contrôle, l’aisance, la maîtrise, voilà qui fait saliver les âmes. Si l’expérience de soi est plus fondamentalement une difficulté d’être, de se lier, de réussir, et parfois simplement de faire, d’user du quotidien comme il se doit, la gêne n’aura aucune peine à trouver son chemin jusqu’aux timidités. Et c’est à interroger: « Solange te parle » fait précisément ceci. Je le faisais sans m’en rendre compte je crois. Et je ne le fais plus, et c’est dommage, pour moi d’abord: parce que c’était un lieu d’existence, de présence, de reconnaissance, de valeur. Je valais dans mon détournement du douloureux et de l’inconfort, je valais ces mots trouvés, ces phrases tournées, ces consciences déployées. J’étais bon à ça. Je me suis tu. La question qu’il me reste: est-ce que je n’en ai plus besoin ou est-ce que j’en ai oublié l’audace ?

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19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 12:02
Intimes abondances / 3

J’ai senti un doigt appuyer sur ma joue. La pièce n’avait pas bougé. Elle prenait des airs de cocon blanc, murs duveteux. Le regard de D. s’appuyait sur mon front, puis sautait à la fenêtre. J’ai vu ses lèvres hésiter à dire un mot. Elle me réveillait doucement. « J’ai rêvé de toi » lui ai-je dit. Le coin de sa bouche a esquissé un léger sourire. Elle rêvait encore. Elle faisait comme si elle était là. Je croyais dormir, mais son visage m’invitait à pousser la porte du jour. « Allons-y » dit-elle doucement, sa voix semblant venir d’un songe. Nous étions seuls. Le début de ce voyage pouvait s’étendre longuement, s’étirer indéfiniment dans le lit. Nos mains pointaient le plafond comme deux marionnettes. Nous dansions des traits de liberté. « Je suis prêt » ai-je soufflé en me redressant d’un bon. « Je suis prêt ». Elle n’était déjà plus là. Elle m’attendait dehors.

La route comme une bête mystérieuse, surgissant inlassablement du brouillard. La route cueille la conduite de seconde en seconde. Comme la vie. Je ne sais jamais lire la suite

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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 09:18
Intimes abondances / 2

Soir. Hôtel. Trop roulé mais chambre moins chère. 30 euros. J'ai encore un peu de peur dans les mains, celle de ces virages qui m'arrivaient dessus à toute allure, sautant de la nuit sur la route sans avertir. Sous les draps du lit, de la place pour presque n'importe quoi, un bout de viande juteux, une langue facile, deux peaux complices. Je mange le sel de ma pensée. J'observe et m'interroge sur les histoires. Ce n'est ni une chambre d'amour, ni une chambre de meurtre. Éventuellement une chambre de suicide: un poison silencieux, discret. Monde minuscule où l'intimité dort nue. Une grande armoire en bois foncé, un sommier en métal sous le matelas en cuvette, des draps rigides, une tablette sur laquelle se déplace un morceau de marbre froid. La présence de l'évier dans le coin: une grâce de vieillesse. J'apprivoise. Poser mon sac là, ma veste comme ça, mettre ça sur la chaise. Rituels invisibles. Je note tendrement ceux de Danièle: sa signature.

L'ennui n'a plus guère de place. Avant d'aller dormir, pendant que lire la suite

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 11:03
Intimes abondances / 1

Table de bois. Fenêtre de verre. Je vois le lac du Bourget dans toute son étendue. Le soleil vient de disparaître. Première fois depuis très longtemps, que je pars ainsi. Dans les rues d'Aix, je suis tombé étourdi trois fois en quinze minutes. L'évidence d'un visage, d'une allure, le mystère. D. sait que j'en rajoute. Ce qui tremble au milieu de nos regards traverse les âges.

La vue est parfaite. Le paysage est une photographie. Le paysage est une fille. Le charme est instantané, long, unilatéral. Je l'emporterai, il coulera, s'épanouira en delta vers les mers de mon oubli. Il y en a tant eu, en une demi-vie. Trois histoires impossibles et un paysage: quatre croix dans mon répertoire, quelques lignes dans mon journal. On frôle tant de chemins. J'ai pris celui qui descend au sud, s'écoule jusqu'à la Méditerranée, je descends le fleuve d'un rêve, d'un désir. Je suis accompagné de celle qui me semble irréelle. J'entends sa voix, caresse ses cheveux, éponge ses ivresses, et pourtant je doute encore.


Je ne sais pas où... lire la suite

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17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 18:04
la vaste chanson

Ce sont les ciels indolents
Eux seuls en ces jours distraits
pointent de leur longs doigts bleus
La poésie discrète de nature
Et l'œil bien qu'ouvert ne suffit pas
Si l'âme ailleurs porte son regard
Si elle ne daigne d'un souffle large
poser aux nues sa fragile attention
Le cœur presque immobile alors reste muet
Pauvre d'ignorer la vaste chanson
Qui sur sa tête pose l'indicible mélodie
pourtant prête à mourir pour un misérable poème

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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 18:09
Arnaud Zajac - cahier printemps 2014Arnaud Zajac - cahier printemps 2014Arnaud Zajac - cahier printemps 2014
Arnaud Zajac - cahier printemps 2014Arnaud Zajac - cahier printemps 2014Arnaud Zajac - cahier printemps 2014

Feuilles comme jaunies par le temps, les bords irréguliers, l’âme calleuse de leur texture. Premier contact, l’écrin où sont très simplement, pauvrement, déposées les images. Un espace primitif, originel, organique. « Printemps 2014 », l’inscription participe à l’épure: tout semble petit, ténu, tenir en détails, en instants de passage, d’observation, en parcelles de paysages. Pourtant, printemps? 2014? Comme une image de plus, ou une enveloppe, une adresse, un lieu. Une géographie temporelle pour ces clichés échappant aussi bien au calendrier qu’à l’évidence. On ne sait rien, on ne sait pas grand-chose. Et ceci aussi, est un lieu, un signifié. Je suis touché par le regard sur celui que j’imagine être le fils, silhouette au milieu d’une verdure, le lien dans la distance, je projette, éprouve, la connivence et le secret, l’amour et le respect, la fascination devant cette vie au milieu de la vie. Une vulnérabilité de solitude. Et celle de cette tête, indéchiffrable, prise au fond de soi - la densité, le noir, l’attente sur un banc. Même stupeur que l’arbre chétif et abandonné, tendu vers le crépuscule, embrassé par l’aura du jour finissant. Je visite des contrées de rêve, en m’exposant aux images d’Arnaud Zajac, des creux d’espace où la poésie indique tout une profondeur, la fait vibrer, émerger. C’est là qu’il m’emmène, qu’il m’invite, m’interpelle. Des regards où le sensible domine, où se raconte une histoire de sentiments, d’impressions, d’impacts. Minuscules collisions attrapées au vol. Gouttes de vivant chapardées sous le rideau, récoltées par une membrane fragile. Je vois des saisissements qui jouent, tremblent, aiment, cherchent, effleurent, cueillent et s’amusent. Rien qui ne s’impose ou se définit, des témoignages en douceur, ouverts et simples. De la taille au flou, du noir-blanc aux épures, du support aux évocations, je perçois un monde sans prétention, qui pourtant ne me laisse pas tranquille. Présence durable d’une trace qu’on laisse, l’intensité de ce qui n’apparaît pas, n’est pas reçu comme tel: précieux.

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Texte à partir d'un Recueil photographique d'Arnaud Zajac (photos©Arnaud Zajac)

http://arnaudzajac.blogspot.ch/
GLC Editions

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 10:26

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Je pensais que la circulation me refroidirait, la fatigue, les petites heures de fin du jour. Tu parles. Le souvenir et le besoin ont fait copain, m’ont dit, ok c’est un peu tard, mais imagine là-bas et sens comment. Tu parles, j’y vais oui. Sûr, le soleil est déjà bas, il m’en restera une vague parenthèse avant que l’ombre nous monte au cou, mais l’eau, l’herbe, le ciel, l’ambiance. D’un bon pas, pesé, tranquille et décidé, mes mouvements s’organisaient dans l’inattendu. J’avais assez parlé pour la journée, la solitude serait merveilleuse. J’avais assez guidé mes gestes désirant par le devoir, leur laisser la part du jeu n’allait pas sans réjouir mon petit cœur d’enfant. J’avais assez senti le cycle diurne se rétrécir, fallait que j’évase un peu mon sentiment d’éternité, d’insouciance, d’estivale indolence. J’avais envie de ça plus que de n’importe quoi d’autre. C’était limpide, et tous les inconvénients pesaient que pouic. Le trafic, il y aura la musique pour chanter avec Ben et sa bande d’australiens bon-vivants; il y aura les flaques fraiches entrant à grandes lampées par la fenêtre ouverte à ras-bord; il y aura le regard posé au loin, la détente dans les épaules, un pied remonté sur le siège tandis que l’autre fera son boulot sur l’automatique, cool. Rouler peut détendre, si c’est maintenant qui compte. Et maintenant avait déjà commencé. Cet appétit que j’ai nourri, il en demande encore. Je me suis créé une nouvelle habitude, elle demande sa ration hebdomadaire, pour ne pas dire quotidienne. Je l’appellerais presque un besoin, un besoin oublié, ravivé, ressuscité, mais je n’en sais trop rien – l’on s’en créé beaucoup des besoins, aussi. C’est bon, en tout cas, c’est si bon, l’été, d’aller se baigner au lac depuis une plage d’herbe, posée au bord d’un village silencieux, devant l’étendue d’eau reflétant l’astre des origines, c’est si bon. C’est si bon que d’y penser me plonge le regard sous l’eau, le bâtiment devant moi, tandis que j’écris, se gondole de mon émotion qui déborde. Une telle joie, une telle joie de corps, une joie si simple, si primaire, si première. C’est mon corps qui est content, qui exulte, joue sous l’eau à faire le dauphin, fait des pirouettes dans cette capsule d’apesanteur. Il s’amuse. Je m’amuse. Je m’amuse enfin. Je rigole tout seul. Sur le dos, les oreilles brouillées du cliquetis silencieux des profondeurs, le ventre gonflé qui me tient à la surface, le ciel qui me tombe dessus, d’un autre silence, la vie vivante de maintenant, organique et consciente, toute pleine de cette présence que je me donne.

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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 11:24

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Cette fois Julien en a eu marre. Il est parti, sans dire au-revoir à personne. Ça faisait des mois que ça lui traînait dans le ventre, cette envie de mettre les voiles. Il descendait les marches, et chacune semblait faire claquer un des fils qui le retenait encore à cette histoire. Il murmurait une phrase pour soutenir sa détermination. "Parce que la nuit s'en vont les souvenirs, parce que cette nuit des étoiles vont mourir". Une chanson entendue dans un café. Il était temps. Ne pas se retourner. Ne pas hésiter. Avancer, rester collé à cette fureur au fond des tripes, et rompre un à un chacun de ces liens, descendre une marche, encore une, encore une... François ne l'avait pas vu partir, il se marrait encore de sa dernière blague. La main collée sur le front, comme pour tenir ses pensées en place, l'alcool y valdinguant des choses moins drôles que ce rire. Ce qu'il avait dit à Pauline, partie se réfugier dans un coin, donnait un goût amer à son humeur. Tout le monde en avait pris pour son grade durant cette soirée. Beaucoup d'amour par-dessous et des vacheries par-dessus. Les yeux étaient brillants et les larmes ne disaient pas clairement la nature de leurs sentiments. Maintenant François sentait comme des crépitements dans sa nuque, son rire mourrait dans une impression coupable, les ampoules éteintes de sa conscience ne le laissaient pas tranquille. Merde, j'ai pas été cool quand même, faut que j'aille parler à Pauline, et il est passé où Julien? Pauline ruminait sa peine, regrettant que Sophie ne soit pas là, elle saurait, elle, lui dire quelques mots pour la soulager. Elle l'imaginait dans son train en partance vers l'Est, observant pensivement la nuit envelopper les infrastructures ferroviaires, peut-être même posée sur une chaise au milieu du wagon-restaurant – Sophie aimait faire des choses absurdes et se mettre dans des situations rocambolesques, juste pour sentir les réactions de sa sensibilité, visitant amusée sa gêne, sa peur, son inconfort, comme des expériences lui donnant un drôle de sentiment d'exister. Mais Sophie était trop loin pour la consoler. Alors elle provoquait François en secret: "Dis-moi de rester, dis-moi de m'enfuir, dis-moi de vivre ou de mourir, dis-moi de haïr ou dis-moi d'aimer le pire", je m'en fous, c'est pas avec tes tentatives à la con pour me déstabiliser que tu parviendras à te rapprocher de moi, gros bêta. Elle était furieuse, contre lui, et contre elle aussi: elle avait envie qu'il vienne l'embrasser, poser un baiser doux sur son front, s'excuser. Peut-être alors... un sourire... ses lèvres offertes... Peut-être. Quelque part dans la nuit, dehors, avançant à larges foulées vers un jour nouveau, Julien regardait les étoiles, il souriait et sa poitrine lui semblait trop petite pour respirer tant de liberté. Beaucoup plus loin, Sophie se prenait en photo dans la salle vide d'un wagon-restaurant et pouffait de rire à l'idée d'envoyer cette image à sa bande d'amis. Ils connaissaient ses excentricités mais elle parvenait toujours à les surprendre. Elle se demandait si François et sa douce amie avaient fini par s'avouer leur attirance. Julien lui manquait.

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