"Avec cette représentation de l’existence, tu devrais pouvoir profiter du voyage, pour autant que tu saches t’en donner les moyens… Je dirais même qu’elle t’y oblige. Elle exige de toi que tu te
libères de tout ce qui entrave ta capacité de jouir de chaque jour. Tu ne peux vivre pour vivre sans vivre complètement. Te voilà contraint de développer ton courage pour accomplir la réalité de
tes désirs, te voilà condamné à trouver la bravoure et l’audace dont tu auras besoin pour risquer l’odyssée à laquelle ils t’appellent. Car tes désirs seront toujours trop grands, ils
t’emmèneront toujours au-delà de ce que tu es déjà, ils t’expulseront de tes prisons intérieures et t’ordonneront de quitter les ornières qui font ta sécurité. Au fond, tu le sais, tu n’auras
qu’exceptionnellement le courage nécessaire, j’entends : tu ne parviendras jamais ou que très rarement et brièvement, à cette symbiose totale entre le réel et tes désirs, cette symbiose dont
tu rêves qu’elle puisse être continue, oubliant que tes désirs n’auraient alors plus de place pour exister. Et il te faudra donc accepter, au soir de ta vie, les limites que la réalité t’aura
imposées et celles auxquelles tes faiblesses d’Homme t’auront soumis. Ce qui comptera, ce qui fera ta paix et donnera à ta mort un goût plus doux sur les lèvres de ton dernier souffle, ce sera
sans doute d’avoir fait de ton mieux, d’avoir toujours tendu vers ce lieu inconfortable où les habitudes ne vous réconfortent plus, d’avoir toujours gardé le regard porté vers les inquiétantes
promenades de la nouveauté et d’y avoir incessamment hasardé tes pas, de ne pas être resté dans le cercle rassurant de ta circonspection mais d’avoir sempiternellement précipité ton être vers les
abîmes incertains de sa transfiguration."
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