Le vent du sud. L’air du lac. Le vol des rapaces, très haut dans le ciel, les hirondelles,
l’herbe grasse. Je m’y suis installé comme un œuf fragile, en gestation. Un seul espace où respirer tient debout, donne l’odeur des choses, rend l’haleine de mes humeurs. Tendu comme un filin de
secours, ce sol à la terre tendre, souple, féconde, où s’étendent enfin les souffles, la bête humaine. S’accueillir au monde, pas le moindre des rituels, et tout ce temps tenu entre les rues et
les murs, si loin du perceptible d’appartenir à quelque chose. C’est le chant des veines, coulant au fin fond des sèves, le principe même, l’origine sans détour, un frisson d’existence passant,
tous transitoires ici bas. Qui se réveille, s’interpelle, et évoque enfin le dépassement qui sauve, où la mort attend, mais où la vie résiste. Si simplement, sous ce bras que caressent les
feuilles, au sein du ventre qui respire, ce regard envahi par les formes infinies, la danse des couleurs, là où chancelle la tenue, où s’ouvrent les sens.
Il faudra bien que j’arrête. Pas la substance le problème : ma posture existentielle.
Le rituel, le moment. L’attitude qui la nourrit. Le refuge, l’arrêt, le refus. Passivité, victime, attente, indolence, retrait.
Quitter. Et aller vers. Commencer réellement à être avec les autres. Accepter que la vie
la plus vivante n’est pas ce dépôt de rêve et de mélancolie. Quitter ce lieu que j’aime tant, où rien ni personne ne me dérange. Où je réarrange le monde à ma guise. Je l’aime. Je sens que je
l’aime, maintenant. Ce refuge, cet abri, dont j’ai tant de peine à sortir. Cet isolement n’est pas qu’un accident. C’est un choix. Je l’ai choisi, construit, maintenu, retenu. Si je l’ai tenu en
haine, je le tenais aussi, en laisse, j’y tenais quand même un peu. Beaucoup.
Accepter que la vie la plus vivante n’est pas ce dépôt de rêve et de mélancolie. Ce regard
perdu, qui fend l’air d’un songe ininterrompu, qui cherche au-delà des images les retrouvailles d’une existence pleine, d’une moisson d’ivresse où l’enfant dansait librement, chantait en criant,
au milieu des scènes qu’il habitait sans trahir. Ce petit coin d’échange où le sens n’était pas questionné, d’enveloppe et de cœur, l’occasion de ne plus répondre, sinon aux seules lois de
l’intime, gouverné avec joie par une intériorité toute d’image et de paix, onirique en liesse, chaleureuse et délicate, retranchée, inaccessible aux heurts du dehors, des méchancetés du réel.
Bulle accomplie, île tempérée, l’autarcie sentimentale, les transes océaniques, béatifiques.
Je sais, maintenant, je
sens que je ne vais pas pouvoir continuer. L’ennui s’est infiltré entre nous, trahissant combien la vie ne s’y retrouve plus. Chaque recoin visité, chaque ressource exploitée, vidé de sa
substance. J’aime une coquille vide.
Il s’impose, cet enseignement. Tant que je reste dans l’espace où je m’interdis l’accès à
la substance, c’est ma vie qui me dévisage, me regarde et m’attend. Les mains sur les hanches. Je vais lui demander de prendre un air plus engageant, plus doux. Main tendue de biais, avançant
déjà, moi n’ayant plus qu’à saisir sa paume et me laisser entraîner. Tendre, compréhensive, encourageante. C’est que l’étape qui s’annonce ouvre des gueules ignobles, la frousse contre la peau, à
frémir d’os en moelle, de pas en tremblements.
O mais pouvoir ainsi arrêter le temps. Refuser jusqu’à l’évidence de son écoulement et le
prendre dans cette danse fermée, cette chambre close, ce carrousel d’infini où les jours sont frappés du sceau de l’éternité, le charme mortel d’un recommencement à l’identique. Confort
tranquille de ce qui contient et rempli, comme ce corps peut se sentir exister à travers les manques, en louvoyant par les voies des succédanés d’essentiel, ces vapeurs d’opium, opiacées aux
brumes si douces, voilant comme il faut les horizons perdus de vue, dont l’apparition est intenable, la dimension infranchissable. Quelle folie d’en sortir. Quelle folie d’y rester.
D’une enfance qui s’éloigne un peu plus. D’une adolescence qui ne se réparera pas. D’une
jeunesse aux rêves pourfendus. Dont l’attente s’abandonne pour l’approche d’un monde différent. Inquiet. Ce n’est pas la substance, c’est le rapport qui la sous-tend, la maintient en présence
dans l’équilibre. Ce n’est pas elle qui manque, c’est la possibilité d’exister dans le lieu qu’elle crée. Il n’y a pas tant à faire sans, qu’à apprendre à faire avec. Avec ce qu’elle permet
d’éviter. Ce n’est pas d’arrêter, le problème, c’est de commencer, commencer l’autre, rencontrer l’autre, la part de soi en jachère, à l’ombre de cette négligence vitale et morbide. Toute la
place prise par ce dont je ne me passe pas, devient une place à prendre en ne passant plus que par moi, tout l’abandonné devient l’à tant donner. Dépendre, puis se déprendre. La substance, le
geste, l’habitude, ô si maigres motifs pour un enjeu si grand, tant d’objets miniatures pour l’immensité existentielle de ce qui se joue. Il n’y a donc rien à remplacer, sinon l’objet par le
sujet. Il y a à tout embrasser de l’être, maintenant dépris de ces objets dont il s’est épris pour tenir là où ce qui l’attendait n’était pas tenable, irrecevable monde pour l’envergure des
blessures, la vastitude des inquiétudes, dévastant le plus courageux des mouvements. Jusqu’à ce que la nécessité donne son épaule et son sang, accompagne l’instant d’épreuve, soutienne le bras
débutant, le pas déroutant.
Plus une seule parole. La voix s’est tue. Le long des jours, d’approches en
approches, toujours mutique au plus près de son ombre. Rien. Jamais ne s’est-elle ainsi rendue pauvre d’elle-même, absente à toute articulation, recluse, pierre dans la pierre. Jamais n’a-t-elle
résisté si parfaitement aux tactiques qui savaient percer ses joues pour la faire parler. Retirée de tout esprit, laissant là l’empreinte à peine crédible de son passage, le vague souvenir de ses
discours. De quelles prémices se fait-elle ainsi le présage ? De quelle aurore tend-t-elle ainsi les voiles célestes ? Aucun indice, aucune allusion. A sa place, un mur blanc, une poche
entravée, comblée de chaux, où rien d’autre semble n’avoir existé, jamais. Perte totale. A peindre, il ne reste que son absence, la réminiscence incertaine de ses visites, la tension paisible
qu’installe l’émission monotone de cette façade pâle où elle n’est plus. L’espoir que son retour, dont pourtant le doute ne s’occupe pas, sera le signe d’un timbre mué, l’annonce d’une peau
fraîche. Toute d’inconnu parsemée, la voyageuse prépare un monde qu’elle n’a pas encore foulé, sans doute.
Cette phase où les mots s’absentent, disparaissent. Même pas du silence,
plutôt une sécheresse, un oubli, une vacuité. Il s’y trouve un sentiment de pont. Quelque chose se quitte, quelque chose s’approche, et depuis l’entre-deux, aucune des deux berges ne se laisse
identifier. Brouillard sur la digue, nébulosité prise dans les bruits d’un nuage, grondement sourd et confus. Je traverse à l’aveugle, tente de percer du regard l’épaisseur diffuse, voudrait
agripper d’une syllabe le début d’une signification. M’obstine à lancer dans les vapeurs blanchâtres un appel, une question, l’hameçon agité de mon esprit en inquiétude. Tout se dérobe. Tout sauf
cette matière, ce grand flou d’enveloppe, ce masque informe qui m’entoure de signes indistincts. Matrice lumineuse où se dessinent à peine quelques spectres, ombres claires et fuyantes, qui
s’évaporent sans laisser de traces. Lieu sans contours, où manquent les indices d’une présence, où détails, franges, bordures, contrastes et reliefs n’ont pas de durée, empêchant toute apparition
déchiffrable, tout saisissement de silhouette. Mais précisément, l’à-recevoir est sous mes yeux, présent déjà, entièrement là : ce ne sont pas ces formes que je cherche, c’est l’informe que
je décris. Ce ne sont pas les codes précis et usuels du langage ciselé de mots, là où les repères assurent les frontières de ma peau, apaisent mon âme, mais un habitacle sans limite, ouvert dans
l’étendue d’incertitude, où l’identité s’effrite, se disloque, se démêle. Pour mieux pouvoir se reconstruire.
Parler à l’encre, langue bleue. Lèvres en bec rouge, fermées devant le mur de silence. Du
fond d’un lieu inhabitable, si coupant, déchirant, tout en lames et pointes, tout en creux sans limite, en noir absurde, violent, d’un fond par instants visités, fulgurants vertiges
d’insupportable, l’abîme folle où tout s’éteint. Pourtant là, là que s’œuvre la plus nue de mes vérités. Là que je touche à ce qui est animé dans sa plus vive clarté, une transparence d’où naît
l’opacité de ma présence. Intenable espace d’écorchure. Toutes écorces tombées, sondé l’à vif de la blessure, en ce vacillement qui se visite de loin, s’effleure, accompagne pourtant et embrasse,
plombe, ancre tout ce corps, tout cet être. A peine envisagé, qu’il soulève le vent glacial d’un effroi, d’une pesanteur infinie, étourdi d’un flottement sans limite, d’en être dévisagé,
défiguré. Nœud d’ombre, tronc d’ambre où sont figés les vestiges immobilisés dans une grimace, vestiges du plus secret de mon histoire, du plus absolu de mes rêves, de la plus chère de mes
valeurs, à mon propre corps impesables, à mon propre sort impensables. Nœud d’ombre que ma pensée enrobe de lumières éblouissantes, pour n’y voir que du bleu, à peine cerné des flammes qui le
consument, architectures étincelantes tenant à distance l’irrecevable, recouvrant d’un pâle reflet la morsure d’où pisse le sang, saigne le pus. Milles histoires pensées qui jettent un charme sur
ce qui ne s’est pas pansé. M’évitent d’être englouti, absorbé, annihilé, dans cette poche où s’écrasent toutes les forces, se ramassent et s’annulent toutes me respirations, jusqu’au plus
précieux de mes sens. A le rencontrer pourtant, à le distinguer d’entre les gigues tourbillonnantes d’esprit, à en percer les couches superficielles d’un brin toucher sa noirceur, toute
l’agitation, toute l’emphase, toute l’amertume s’en trouvent amoindries, dans le réel sobre, délicat, mais consistant, de ma personne constitué en pleine vérité, comme une ouverture, une altérité
redessinant le rapport, renouvelé, éclairci, comme un début d’autre chose.
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